9 janvier 2016

On revient au début

La rivalité entre chiites et sunnites

La rupture des relations diplomatiques avec l’Iran, annoncée dimanche par l’Arabie saoudite, constitue un nouvel épisode dans les relations conflictuelles qu’entretiennent les deux nations, chacune représentante d’une des branches rivales de l’islam. D’un côté l’Arabie saoudite sunnite, de l’autre l’Iran chiite. Cette rupture intervient après l’exécution, samedi, du cheikh chiite Nimr Al-Nimr par l’Arabie saoudite, ainsi que de 46 autres condamnés à mort.

La scission des deux principaux courants de l’islam remonte à la mort du prophète Mahomet en 632. Leur opposition se fonde sur leur désaccord quant au choix du successeur le plus légitime pour diriger la communauté musulmane. Ceux qu’on appellera plus tard « sunnites » désignent l’un des proches compagnons de Mahomet, Abou Bakr, au nom d’un retour aux traditions. Les futurs « chiites » soutiennent Ali, gendre du prophète, au nom des liens du sang.

La branche chiite est marginalisée et écartée du pouvoir politique jusqu’au XVIe siècle. Ce n’est qu’en 1502 qu’Ismail Ier fait du chiisme la religion d’État de l’empire perse, ancêtre de l’Iran actuel. Il prend cette décision pour se démarquer du monde arabe (l’empire mamelouk) et des Ottomans à l’ouest, défenseurs du sunnisme.

Il faut attendre 1979 pour assister à un réveil des tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite. C’est l’année où la révolution iranienne renverse le régime autoritaire du Shah pour placer à sa tête un religieux chiite, l'ayatollah Khomeini. Redoutant une volonté d’expansion de ce dernier, l’Irak de Saddam Hussein (pays à majorité chiite avec un dirigeant sunnite) attaque l’Iran en 1980, soutenu par l’Arabie saoudite et les autres monarchies pétrolières. La Syrie de Hafez el-Assad (pays à majorité sunnite avec un dirigeant alaouite affilié au chiisme) apporte son soutien à l’Iran.

Cette répartition des alliances dure jusqu’en 2003, lorsque les chiites prennent le pouvoir en Irak après l’intervention américaine. Le nouveau gouvernement de Bagdad se rapproche alors de l’Iran et de la Syrie.

Ces dernières années, les minorités chiites se soulèvent dans plusieurs pays à majorité sunnite. Pendant les printemps arabes, en 2011, les autorités sunnites du Bahreïn ont réprimé la population majoritairement chiite avec l’aide des armées saoudienne et émiraties. Au Yémen, les rebelles houthis (chiites), soutenus par l’Iran, ont déclenché une guerre civile et contraint le gouvernement à l’exil l’an dernier. Depuis mars 2015, l’Arabie saoudite mène des frappes aériennes dans le pays contre les positions houthies.

Entouré de pays sunnites (nations arabes, Turcs, Turkmènes, Ouzbeks, Pachtounes, etc.), l’Iran se sent minoritaire dans un monde musulman à près de 90 % sunnite (voir la carte). C’est l’un des facteurs qui incitent Téhéran à développer son programme nucléaire militaire à partir de 2002, comme l'attestent des documents diplomatiques publiés par WikiLeaks.

Derrière la rhétorique religieuse, il y a les intérêts économiques : l’Arabie saoudite détient les deuxièmes réserves de pétrole mondiales et l’Iran les quatrièmes. Près de la moitié des réserves du monde se trouvent dans la région du Golfe persique. C’est dans des zones majoritairement peuplées de chiites que se trouvent les gisements des États sunnites.

La crise entre l’Iran et l’Arabie saoudite éloigne la perspective d'un règlement des conflits en Syrie et au Yémen. Malgré leur opposition, chiites et sunnites ont pourtant l’occasion de cohabiter voire de fraterniser. La coalition arabe contre le groupe État islamique dominée par l’Arabie saoudite réunit des pays représentant les deux courants, même si l’Iran n’en fait pas partie. Des mariages mixtes ont régulièrement lieu au Liban, en Syrie ou en Irak. Enfin, le sunnisme ne doit pas être vu comme un seul bloc homogène : il est lui-même composé de plusieurs courants qui s’opposent.