30 avril 2016

On revient au début

Les fonds souverains, l’assurance-vie des États

L’Arabie saoudite a annoncé lundi la création d’un fonds souverain doté de 2 000 milliards de dollars. L’objectif sera de réaliser des investissements pour réduire sa dépendance au pétrole. Ce nouveau fonds pourra s’inspirer du modèle éthique de la Norvège ou des prises de participation médiatiques du Qatar. Comment ces géants fonctionnent-ils ? Vers quels placements se tournent-ils ? Est-ce une solution sûre pour préparer le futur ?

Qu’est-ce qu’un fonds souverain ?

C’est un fonds d’investissement contrôlé par un État permettant à celui-ci d’acquérir des actions et des obligations. Un fonds souverain investit principalement dans des actifs étrangers, mais ne cherche pas à en prendre le contrôle : son objectif est de réaliser une plus-value à long terme. Il peut aussi investir dans les entreprises stratégiques de son pays, afin de soutenir son développement économique.

Depuis quand ces structures existent-elles ?

Le premier fonds souverain voit le jour en 1953, lorsque le gouvernement du Koweït, alors sous protectorat britannique, décide de placer les surplus financiers émanant de l’exploitation du pétrole au sein de la Koweit Investment Authority (KIA). Singapour crée le Temasek en 1974 pour investir dans des entreprises nationales. Un second fonds réservé aux investissements à l’étranger est lancé en 1981. Les États exportateurs de pétrole ont multiplié les créations dans les années 1990 et 2000, poussés par la flambée du prix du baril.

Quels sont les plus grands fonds souverains du monde ?

Le premier en terme de la valorisation boursière est le fonds norvégien, dont les ressources proviennent du pétrole de la mer du Nord. Il gère un portefeuille de 824 milliards de dollars, ce qui revient à 165 000 dollars par habitant. Le fonds d’Abou Dhabi est deuxième (773 milliards), suivi par un fonds chinois (746 milliards) et le fonds saoudien SAMA (632 milliards). L’Arabie saoudite a annoncé cette semaine que son second fonds (80 milliards), initialement réservé à des investissements nationaux, sera réformé pour atteindre une couverture de 2 000 milliards de dollars d’ici 20 ans.

Quel est leur objectif ?

Les pays riches en hydrocarbures (Arabie saoudite, Dubaï, Qatar, etc.) investissent en anticipant l’avenir. Leurs ressources ne sont pas infinies et leur but est d’épargner une partie de la richesse nationale pour les générations futures. D’autres, comme la Chine, s’appuient sur des balances commerciales largement excédentaires. Ils investissent à l’étranger pour éviter de tout réinjecter dans leur marché interne et risquer une surchauffe de l’économie. À court terme, les ressources des fonds peuvent aussi servir à lisser l’impact des fluctuations du prix des matières premières sur l’économie nationale.

Leurs investissements sont-ils sans risque pour l’avenir ?

Les rendements sont souvent favorables (+ 8,4 % par an pour le fonds d’Abou Dhabi), mais certains fonds souverains ont déjà fait preuve d’un manque de flair. Le fonds chinois CIC a ainsi perdu 1,7 milliard de dollars en investissant dans des institutions financières américaines juste avant la crise des subprimes. Le fonds du Koweït a été victime de très mauvais placements en Espagne dans les années 1980, où il a perdu près de cinq milliards de dollars.

Quel est leur poids dans l’économie mondiale ?

Les fonds souverains contrôlent environ 10 % de la capitalisation boursière mondiale, soit 7 000 milliards de dollars. À lui seul, le fonds norvégien en détient 1,3 %. Ces investissements en Occident suscitent parfois des interrogations sur les motivations autres qu’économiques des États derrière les fonds : face à la polémique, Dubaï a préféré revendre en 2006 ses parts dans les ports américains quelques mois après les avoir acquis. Le rôle des fonds souverains a en revanche été salué en 2008, lors de l’éclatement de la crise financière, quand ils ont été les seuls à investir dans les institutions financières menacées de faillite (le Qatar a notamment contribué à sauver la banque britannique Barclays).

Les fonds sont-ils soumis à des règles ?

Le Fonds monétaire international (FMI) a recensé en 2008 un ensemble de bonnes pratiques à leur attention. Présentée comme les « principes de Santiago », cette charte prévoit une transparence sur les portefeuilles d’actifs, un dialogue continu avec les institutions internationales et une séparation claire avec les pouvoirs politiques. Selon le rapport de référence de GeoEconomica, une société suisse spécialisée dans les risques politiques et économiques, le fonds norvégien répond à tous les critères. Celui du Qatar est bon dernier.

En quoi le fonds norvégien est-il éthique ?

Ses investissements sont guidés par un code éthique strictement encadré par le Parlement norvégien. Il n’a pas le droit d’investir dans des entreprises contribuant à la violation des droits de l’homme, au marché d’armes ou encore à la dégradation de l’environnement. Il s’est ainsi désengagé de 73 sociétés l’an passé, dont le sud-coréen Daewoo, accusé de détruire la forêt tropicale en Indonésie et en Malaisie pour y produire de l’huile de palme. La gestion du fonds est sous la responsabilité du ministère des Finances, mais le gouvernement n’a pas coutume d’intervenir dans ses choix.

Pourquoi le Qatar mise-t-il sur le sport ?

Le petit émirat prépare la fin des hydrocarbures, mais investit aussi dans des actifs capables de lui offrir de l’influence dans le monde occidental. À la tête de 260 milliards de dollars d’actifs, il acquiert des vitrines médiatiques comme le club de football du Paris Saint-Germain ou encore l’affichage de son nom sur le maillot du FC Barcelone depuis 2010 (Qatar Foundation puis Qatar Airways). Ce « soft power » s’accompagne de l’organisation d’événements sportifs majeurs comme la Coupe du monde 2022 et d’une possible candidature aux Jeux olympiques. Le sport est au cœur de sa stratégie : ce pays de deux millions d’habitants est désormais connu dans le monde.

La Chine est-elle le plus grand créancier des États-Unis ?

Selon des données du Trésor américain obtenues par Bloomberg l’été dernier, la Chine possède 1 480 milliards de dollars en obligations américaines. Cela fait du pays et de ses différents fonds souverains le premier créancier des États-Unis. Ce placement réputé sans risque est toutefois peu rémunérateur sur le long terme. Il est en quelque sorte le Livret A des fonds souverains. Les fonds chinois diversifient ainsi leurs actifs ces dernières années : ils détiennent des parts dans la banque d’affaires Morgan Stanley, le fonds d’investissement Blackstone, mais aussi Engie (ex-GDF Suez) ou Total.

Les fonds souverains s’intéressent-ils aux actifs français ?

La France attire particulièrement le fonds souverain qatari (QIA), dont le montant des investissements dépasse les 12 milliards d’euros depuis 2008 [€]. L’immobilier est le secteur le plus concerné (immeuble Virgin des Champs-Élysées, Printemps Hausmann, etc.). QIA détient aussi la chaîne de sport BeIN Sports et des participations minoritaires dans Lagardère, Vivendi, Orange, Total, LVMH, EADS, Vinci, Veolia, Suez Environnement, etc. La France occupe la quatrième place dans le portefeuille d’action du fonds norvégien, soit 6 % de sa valeur.

La France possède-t-elle un fonds souverain ?

La Banque publique d’investissement (Bpifrance) présente des caractéristiques proches d’un fonds souverain. Créée en 2012, elle est chargée de participer au financement et au développement des entreprises françaises. Ses cibles principales sont les PME, mais elle se tourne aussi vers de plus grosses sociétés. Elle a notamment acquis 5,5 % du leader mondial des terminaux de paiement électroniques Ingenico pour 364 millions d’euros en 2015. Bpifrance détient 17 milliards d’euros de participations françaises. La Caisse des dépôts, placée sous la responsabilité du Parlement, joue aussi un tel rôle. Elle a notamment détenu la chaîne de fast-food Quick entre 2011 et 2015.