28 mai 2016

On revient au début

La CGT, une radicalité fluctuante

La CGT a pris la tête de la contestation de la loi Travail en appelant à des grèves illimitées dans les raffineries et les transports publics et en menaçant d’élargir le mouvement aux centrales nucléaires. Qu’est-ce qui pousse le syndicat à se radicaliser ? Quelle est son histoire ? Quels sont ses rapports avec les partis politiques de gauche ?

Quel est le rôle d’un syndicat ?

Un syndicat est un groupement constitué pour la défense d’intérêts professionnels communs. La liberté syndicale est reconnue en France depuis 1884. À l’origine, ils visaient à défendre les ouvriers, dont le nombre a fortement augmenté lors de la révolution industrielle et qui ne bénéficiaient pas comme les artisans et les commerçants du soutien de groupements corporatistes. Actuellement, cinq confédérations syndicales sont représentées au niveau national : CGT, CFDT, FO, CGC, CFTC. 8 % des Français sont syndiqués, l’un des taux les plus faibles parmi les 34 pays les plus riches du monde.

À quand la création de la CGT remonte-t-elle ?

La CGT (Confédération générale du travail) est fondée au congrès de Limoges en septembre 1895. Elle rassemble des structures proches du socialisme, mais aussi d’autres plus révolutionnaires et anarchistes. Plusieurs courants s’opposent lors des premières années, occasionnant des changements de doctrine. Les communistes sont une tendance minoritaire jusqu’à la Libération (ils ont même été exclus en 1939 lors du pacte de non-agression germano-soviétique), avant de devenir le courant principal.

Quels sont ses statuts ?

La CGT adopte la charte d’Amiens en 1906 dans laquelle elle reconnaît la lutte des classes. Ce concept utilisé par Karl Marx définit les enjeux et les tensions dans une société divisée en classes sociales, chacune luttant pour améliorer sa situation sociale et économique. Il vise la disparition à terme du patronat. L’adoption de cette charte marque la victoire du courant syndicaliste révolutionnaire. Le texte instaure également l’indépendance vis-à-vis des partis politiques. La charte d’Amiens est encore citée comme héritage dans celle qui est actuellement en vigueur.

Quelle est sa relation avec le Parti communiste ?

À la Libération, la majorité de ses hauts dirigeants sont proches voire membres du Parti communiste français (PCF). Cette proximité entraîne une scission en novembre 1947 : la minorité non communiste quitte le syndicat et crée CGT-Force Ouvrière, plus connu aujourd’hui sous l’abréviation FO. La CGT n’a jamais été officiellement communiste. En revanche, tous ses secrétaires généraux ont siégé au bureau politique du PCF. C’est Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, qui rompt le lien en 1996 en quittant l’instance dirigeante du parti. Les deux structures sont aujourd’hui indépendantes l’une de l’autre.

Est-elle partisane de la grève générale ?

La grève générale, théorisée au début du XXe siècle, prévoit l’arrêt simultané d’une part importante des travailleurs d’un pays, de la fonction publique et du privé confondus, afin d’entraîner la paralysie de l’activité économique. Un tel blocage n’a jamais eu lieu en France, ni en 1936 ni en 1968, même si ces mouvements sociaux sont parmi les plus importants que le pays ait connu. La CGT n’a jamais officiellement appelé à la grève générale.

Quelles sont les grandes victoires de la CGT ?

Deux événements sont fondamentaux dans l’histoire de la CGT. Les grèves de 1936 ont débouché sur les Accords de Matignon instaurant la création des conventions collectives, la semaine de 40 heures et 15 jours de congés payés. Les grèves de 1968 ont quant à elles entraîné une augmentation de 35 % du salaire minimum. Les autres succès de la CGT sont associés aux progrès sociaux du XXe siècle : journée de huit heures maximum (1919), salaire minimum (1950), etc. Elle a également fait reculer le gouvernement d’Alain Juppé en 1995, alors qu’il voulait aligner le régime de retraite du public sur celui du privé.

Ses échecs ?

L’un des plus importants a eu lieu en 2010, à l’occasion des grèves contre la réforme des retraites. Malgré une très forte mobilisation (14 journées de manifestations), des grèves dans les transports publics, les raffineries de pétrole, chez les éboueurs ou dans les lycées et les universités, le gouvernement de François Fillon n’a jamais retiré son texte. Les grèves de 1995 peuvent aussi être considérées comme un échec, car le Premier ministre Alain Juppé a refusé de céder sur sa réforme de la Sécurité sociale, dont le budget est désormais annuellement voté par le Parlement. Précédemment il était géré par les partenaires sociaux, dont les syndicats.

La CGT est-elle représentative des salariés ?

La CGT est arrivée en tête aux dernières élections prud’homales de 2008 (33,8 % des voix), aux élections professionnelles dans la fonction publique (25,4 %) et lors du scrutin de décembre 2012 dans les très petites entreprises (29 %). C’est, devant la CFDT, le premier syndicat de France avec environ 700 000 adhérents, soit moins de 3 % des salariés français. Elle comptait deux millions de membres en 1980 et jusqu’à six millions en 1946. Dans son livre « Les Vingt Ans qui ont changé la CGT » (2013), la journaliste Leïla de Comarmond souligne sa perte d’influence dans le privé.

Dans quels secteurs la CGT est-elle la plus puissante ?

La Fédération des services publics est la plus importante de la centrale syndicale. C’est pour cette raison que la CGT est systématiquement en tête de la contestation lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des fonctionnaires. Viennent ensuite celles de la santé et de la métallurgie. La CGT du Livre dispose quant à elle d’un statut exceptionnel hérité de la Libération : il lui octroie la charge exclusive de l’impression des journaux nationaux mais aussi le recrutement et le placement des ouvriers dans les imprimeries de la presse parisienne. Sa capacité de blocage est considérable, puisqu’elle peut empêcher la sortie des quotidiens nationaux.

Pourquoi souffre-t-elle d’un déficit d’image ?

La CGT a été profondément touchée par le scandale mettant en cause son ancien secrétaire général Thierry Lepaon. La presse a successivement révélé en 2014 qu’il avait fait réaliser des travaux dispendieux dans son appartement de fonction et son bureau (facturés au syndicat) et, qu’avant d’accéder à la tête de la CGT, il avait perçu plus de 100 000 euros d’indemnité de départ de la CGT Basse-Normandie qui l’employait, alors qu’il ne quittait pas la CGT.

Pourquoi durcit-elle le mouvement contre la loi Travail ?

Les chiffres de mobilisation sont en baisse depuis la journée du 31 mars, même selon les syndicats. La fonction publique, peu concernée par le projet de loi, ne s’associe qu’à la marge au mouvement. La CGT utilise donc ses fédérations les plus radicales (notamment celle des industries chimiques, très présente dans les raffineries) pour conduire la lutte. Le syndicat prend le risque de se mettre à dos l’opinion, mais a besoin de se ressouder après l’affaire Lepaon.