9 juillet 2016

On revient au début

Nuit debout en sommeil

Trois mois après le début de Nuit Debout, le mouvement de contestation s’est essoufflé. La place de la République à Paris et les différentes déclinaisons régionales sont aujourd’hui quasiment toutes désertées. Pourquoi le mouvement s’est-il éteint ? Est-ce un échec ? La mobilisation s’est-elle déplacée ailleurs ?

Au plus fort de la mobilisation, combien de personnes y participaient ?

Le mouvement a débuté le 31 mars à Paris sur la place de la République après une manifestation anti-loi Travail. Les participants ont été jusqu’à 2 000 par soir, selon les estimations de plusieurs médias. Des occupations de places ont été lancées dans plusieurs villes de France, comme à Marseille, Lyon, Toulouse ou Nice. Dans l’ensemble, ces autres rassemblements sont restés modestes, avec quelques centaines de participants, et ne se sont pas déroulés quotidiennement comme sur la place de la République. Des mouvements Banlieues debout ont été tentés en région parisienne, sans susciter beaucoup d’engouement.

Et maintenant ?

La place de la République est aujourd’hui quasi désertée par les militants et les amateurs de skateboard se sont réapproprié le lieu. Ils le partagent avec les personnes venues se recueillir autour de la statue au pied de laquelle sont déposées des fleurs en hommage aux victimes des attentats. Seules quelques dizaines de militants s’y rendent encore, en fonction de la météo. Les premières défections touchant Nuit debout ont eu lieu mi-mai avant de se poursuivre en juin. Deux mois particulièrement pluvieux à Paris.

Pourquoi les gens ne s’y déplacent plus ?

Nuit debout a revendiqué sa diversité, mais a souffert d’un manque d’unité, estime François Ruffin, l’un des instigateurs du mouvement. « Dès le premier soir, j’en ai senti les limites, notamment en raison de la sociologie parisienne – une masse de diplômés, peu de classes populaires, pas d’usine aux alentours, une méfiance envers les syndicats – qui a très vite débouché sur une “bureaucratie démocratique” sans volonté de s’organiser », a-t-il expliqué début juin dans Libération.

D’autres événements ont-ils pu éclipser Nuit debout ?

Le durcissement des modes d’action de la CGT dans sa contestation (barrages, grèves, blocages) a redonné au syndicat l’avantage de la médiatisation dans la contestation de la loi Travail. Les examens de fin d’année ont mobilisé les étudiants qui auraient voulu participer aux rassemblements. Les militants qui venaient régulièrement au début ont eu plus de difficultés à concilier leur présence avec leur agenda personnel voire familial.

Nuit debout et le mouvement syndical sont-ils étanches l’un à l’autre ?

Les discussions avec les leaders des centrales syndicales n’ont pas permis une alliance, pourtant souhaitée par certains intellectuels comme Frédéric Lordon, François Ruffin ou Serge Halimi. Pour les militants de Nuit debout, la contestation dépasse le seul cadre de la loi Travail. Or, les syndicats sont focalisés sur le retrait de ce projet de loi. D’un côté la culture des débats, de l’autre le rapport de force en entreprise : autant de différences expliquant pourquoi CGT et FO sont restés distants. Solidaires a néanmoins assuré une aide logistique dès les premiers jours.

Comment les Indignés ont-ils réussi à perpétuer le mouvement ?

Le mouvement des Indignés, en Espagne, est né à Madrid le 15 mai 2011. Il s’est bâti sur l’occupation des places publiques et la création de groupes de parole, réunissant des centaines puis des milliers de personnes. Les élections législatives de novembre 2011, après lesquelles le gouvernement continue de mener une politique d’austérité, renforcent la cohésion des participants. Des rassemblements de grande envergure sont organisés ponctuellement, mais pas quotidiennement, ce qui contribue à ne pas lasser les participants. Le dernier a eu lieu le 15 mai. Une partie des Indignés est à l’origine de la formation de Podemos, troisième parti politique aux élections législatives de juin.

Et Occupy Wall Street aux États-Unis ?

Cette variante américaine a rassemblé des milliers de manifestants en 2011 dans le quartier de Wall Street, à New York, pour protester contre la finance et les inégalités. Comme en Espagne, le mouvement s’est ensuite répandu dans plusieurs grandes villes du pays et dans le monde. Les manifestants ont été plusieurs fois expulsés par les forces de l’ordre, contribuant à affaiblir la mobilisation. Le mouvement n’a duré que quelques semaines. Occupy n’a pas bénéficié d’héritage politique, même si certains responsables ont fait part de leur sympathie envers le candidat à la primaire démocrate Bernie Sanders.

Qu’a-t-il manqué à Nuit debout ?

Eddy Fougier, politologue et chercheur associé à l’Iris, estime sur France Info que Nuit debout avait besoin d’un élément fédérateur. « Ce qui a manqué, c’est un slogan plutôt qu’un millier d’idées, assure-t-il. Et certainement aussi une organisation un peu plus structurée, puis peut-être aussi une figure qui ressorte. En dehors de celle de Frédéric Lordon, il n’y a pas vraiment de figure. » Le philosophe Alain Finkielkraut, chassé de la place en avril, avait qualifié Nuit debout de « petite bulle révolutionnaire au milieu d’une ville complètement indifférente ».

La mobilisation se poursuit-elle ?

Plus de 170 000 personnes suivent Nuit debout sur Facebook, près de 50 000 sur Twitter. Ces plateformes sont autant d’outils qui permettent de planifier des opérations cet été. Sur Facebook, un appel à inscrire des slogans anti-loi Travail sur le parcours du Tour de France a été posté. Un contestataire interrogé par France Info est persuadé que les réseaux sociaux seront à nouveau utilisés : « Il peut y avoir 10 000 personnes sur la place de la République, toute une nuit, à tout moment. » Mardi, jour de l’annonce de l’utilisation du 49.3 pour adopter en deuxième lecture la loi Travail à l’Assemblée nationale, le mot d’ordre avait été donné de se retrouver devant le Palais Bourbon. Ils ont été 200 à s’y rendre. Et certains, explique Le Monde, aspirent déjà à « pirater » les meetings de certains candidats à l’élection présidentielle.