27 août 2016

On revient au début

Les Kurdes, un peuple en lutte

Les forces kurdes, soutenues par les États-Unis, ont joué cet été un rôle décisif pour reprendre du terrain au groupe État islamique, mais ont été cette semaine la cible de bombardements de la Turquie. Quels sont les objectifs des Kurdes en Syrie, en Irak et en Turquie ? La formation d’un État kurde est-elle possible ? Quel est le degré d’autonomie de ces populations ?

Quelles sont leurs origines ?

Les Kurdes sont un peuple d’origine indo-européenne établi au Proche-Orient depuis la fin du premier millénaire. Ils sont en majorité musulmans sunnites. Leur nombre n’est pas connu précisément en l’absence de recensement spécifique. Selon les estimations, ils sont entre 30 et 40 millions : entre 12 et 20 millions en Turquie, 10 millions en Iran, 5 millions en Irak et 2 millions en Syrie. Le kurde comme langue n’est pas unifié. Deux dialectes principaux, apparentés au persan, sont utilisés selon les régions et sont suffisamment proches pour que chaque groupe comprenne l’autre. L’un utilise l’alphabet arabe, l’autre l’alphabet latin.

Un État kurde a-t-il déjà existé ?

Non. Les Kurdes représentent le plus grand peuple au monde sans État. Ils ont été proches d’en obtenir un au début du XXe siècle. Un territoire, à l’est de la Turquie et au nord de l’Irak, leur est en effet promis en 1920 par la France et la Grande-Bretagne dans le cadre des négociations organisant le démantèlement de l’Empire ottoman. Trois ans plus tard, la Turquie est pourtant créée dans ses frontières actuelles. Entre-temps, Mustafa Kemal a pris le pouvoir en Turquie, refusant l’idée d’un Kurdistan indépendant, et d’importantes réserves de pétrole ont été découvertes, la Grande-Bretagne préférant les voir rejoindre l’Irak placé sous son protectorat.

Dans combien de pays le peuple kurde est-il réparti ?

Dès lors, le peuple kurde occupe un territoire dont la superficie est légèrement inférieure à celle de la France, à cheval sur quatre pays : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Après le traité de Lausanne définissant les frontières de la Turquie, les populations kurdes font l’objet de discriminations dans ces pays, Ankara interdisant par exemple l’usage de la langue kurde jusqu’en 1991. Face à la négation de l’identité kurde et aux répressions, des mouvements indépendantistes naissent dans les différents pays de la région. Le plus important est le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) formé en Turquie en 1978.

Comment a évolué le PKK ?

Le PKK se lance en 1984 dans la lutte armée en Turquie. Il est aujourd’hui considéré comme une organisation terroriste par l’Union européenne et les États-Unis. Alternent depuis sa création des périodes de guérilla et de trêve. Après l’arrestation et l’emprisonnement de son dirigeant Abdullah Öcalan en 1999, le PKK abandonne sa revendication indépendantiste. Il réclame désormais un statut d’autonomie et l’amnistie de ses militants emprisonnés. Le dernier cessez-le-feu a été rompu fin juillet 2015. Une organisation dissidente, les Faucons de la liberté du Kurdistan, a revendiqué deux attentats qui ont fait 66 morts au début de l’année à Ankara.

Les Kurdes sont-ils représentés politiquement en Turquie ?

En juin 1995, le Parti démocratique des peuples (HDP) kurde dépasse aux élections le seuil des 10 % et fait son entrée au Parlement. Le parti islamo-conservateur au pouvoir AKP ne disposant pas d’une majorité absolue, de nouvelles élections sont convoquées en novembre. Le HDP obtient 59 sièges sur 550. Issue de la minorité kurde, cette formation se situe politiquement à gauche. Le pouvoir turc dénonce ses liens avec le PKK. Le Parlement a voté en mai un texte autorisant la levée de l’immunité parlementaire des députés grâce auquel la justice turque a lancé des poursuites contre plusieurs élus HDP, notamment pour « diffusion de propagande d’un groupe terroriste ».

Quel est le statut du Kurdistan irakien ?

Les Kurdes sont également réprimés dans les trois autres pays. En Irak, Saddam Hussein va jusqu’à utiliser en 1988 des armes chimiques pour exterminer les habitants de la ville de Halabja qui s’étaient alliés à l’Iran contre le régime de Bagdad. Après la fin de la première guerre du Golfe en 1991, l’armée irakienne se voit interdire par l’ONU le survol du nord du pays. Les Kurdes irakiens se dotent alors d’un gouvernement et d’un parlement à Erbil. Après le renversement de Saddam Hussein par l’armée américaine, la nouvelle Constitution du pays adoptée par référendum en 2005 fait de l’Irak un État fédéral et officialise l’autonomie du Kurdistan. L’armée irakienne ne peut y pénétrer. La région dispose de ses institutions et de ses propres forces militaires (les Peshmergas).

Quel est son rôle dans la lutte contre Daech ?

Les Peshmergas affrontent le groupe État islamique depuis son offensive dans la région de Mossoul en juin 2014. Les forces kurdes sont appuyées par une coalition internationale (regroupant notamment les États-Unis, la France et le Royaume-Uni) qui leur apporte un soutien aérien et une aide logistique. En novembre 2015, elles reprennent à l’EI la ville de Sinjar, coupant une route stratégique entre l’Irak et la Syrie. L’EI, qui contrôlait cette ville depuis août 2014, s’était livrée à de multiples exactions contre la minorité yézidie, rattachée aux Kurdes, implantée dans la région.

Quelle est la stratégie des combattants kurdes en Syrie ?

Le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde syrien est affilié au PKK turc. Ses combattants, soutenus par les États-Unis, luttent contre Daech dans le nord du pays. Ils lui ont repris en janvier la ville de Kobané et cet été celle, arabe, de Manbij. Craignant de voir se constituer au nord de la Syrie une entité kurde, la Turquie a lancé cette semaine une opération militaire visant à la fois l’EI et les Kurdes, envoyant des chars sur le territoire syrien. C’est ainsi que les rebelles syriens, appuyés par la Turquie, ont repris mercredi la ville frontalière de Jarablus, tenue par l’EI depuis 2013. En mars dernier, le PYD et d’autres factions kurdes de Syrie ont proclamé un Kurdistan syrien dans le nord de la Syrie, mais qui n’est reconnu ni par le régime de Damas, ni par l’opposition syrienne, ni par la communauté internationale.

Les Kurdes sont-ils unis ?

La stratégie de guérilla du PKK est dénoncée par Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, qui s’est fortement rapproché du régime d’Ankara. Une coopération active dans les domaines économique, politique et même militaire s’est développée entre Ankara et Erbil. Au sein du Kurdistan irakien, les tensions sont fréquentes. Entre 1994 et 1998, l’affrontement entre les deux partis dominants débouche même sur une guerre civile. Les deux partis s’unifient finalement en 2003. Si les dirigeants kurdes sont divisés politiquement, le peuple est en revanche uni culturellement, des dizaines d’années de lutte pour maintenir leurs traditions et leur langue ayant fortifié leur sentiment national.

Qui soutient la création d’un Kurdistan indépendant ?

Tandis que le PKK réclame en Turquie une autonomie dans le cadre d’un État fédéral, proche du statut dont bénéficie le Kurdistan irakien, ce dernier réclame son indépendance. Il a reçu en 2014 le soutien d’Israël, tandis que l’essentiel de la communauté internationale, à commencer par les États-Unis, souhaite que l’Irak conserve ses frontières. Massoud Barzani ne plaide cependant pas pour un Kurdistan élargi. « Notre stratégie et notre priorité sont pour les Kurdes irakiens seulement », a-t-il déclaré en mars dans une interview au Philadelphia Inquirer. L’autonomie du Kurdistan irakien fait figure de modèle pour les Kurdes des autres pays, dont beaucoup misent désormais sur une stratégie en deux étapes : une autonomie dans chaque pays, prélude à une union des différents territoires.