1er octobre 2016

On revient au début

52 ans de guérilla des Farc en Colombie

Vêtus de blanc, comme les 2 500 invités à la cérémonie, le président colombien et le chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ont signé lundi l’accord de paix annoncé un mois plus tôt. Comment ce mouvement marxiste a-t-il pris son essor ? Comment son fonctionnement a-t-il évolué ? Pourquoi s’est-il résolu à cesser le combat ?

Quelle était la situation en Colombie avant la création des Farc ?

Au début du XXe siècle, la Colombie est l’une des rares nations sud-américaines à ne pas vivre sous une dictature militaire. L’alternance démocratique fonctionne et deux partis (conservateur et libéral) se succèdent au pouvoir jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’assassinat en 1948 du dirigeant libéral Jorge Eliécer Gaitán déclenche une guerre civile de 10 ans. Pour mettre fin aux violences (qui feront 200 000 morts), les deux principaux partis politiques soutiennent en 1953 un coup d’État qui débouchera sur une dictature militaire. Une partie importante des combattants de gauche refusent toutefois de déposer les armes. Dans les années suivantes, plusieurs organisations radicales se forment : l’ELN (guévariste), l’EPL (maoïste) et les Farc (marxistes).

Comment le mouvement a-t-il été fondé ?

Les Farc sont créées en 1964 sur les vestiges d’une milice paysanne. Soutenues par le Parti communiste, elles prônent le renversement du gouvernement par la lutte armée. Les Farc sont dirigées par Manuel Marulanda qui sera à sa mort, en 2008, le leader ayant dirigé le plus longtemps un groupe révolutionnaire. Au début, les Farc ont pour principal objectif de restituer leurs terres aux paysans expropriés lors de la guerre civile. Ils exigent également une réforme des institutions. Avec l’extinction progressive des autres organisations radicales, les Farc choisissent de durcir leurs revendications. Au plus fort de leur influence, dans les années 1980-1990, elles comptent entre 15 000 et 20 000 combattants, selon les sources.

Comment les Farc se finançaient-elles ?

Leur longévité (52 ans) s’explique par les techniques qu’elles utilisent pour s’assurer des rentrées d’argent régulières. Les rebelles profitent du trafic de cocaïne qui représente la majorité de leurs revenus. Les Farc passent des accords avec les cultivateurs de coca et les narcotrafiquants pour se partager les bénéfices en échange de leur protection. Elles pratiquent également des enlèvements dans le but d’obtenir des rançons (24 000 kidnappings entre 1970 et 2010, selon le gouvernement) et taxent les activités économiques sur les territoires qu’elles contrôlent.

Y a-t-il déjà eu des initiatives de paix ?

Les rebelles entament une trêve et créent le parti de l’Union patriotique en 1985. Cette initiative ne dure que deux ans, car 3 000 militants, dont des élus et deux candidats à l’élection présidentielle, sont assassinés par les milices paramilitaires d’extrême droite et des narcotrafiquants. Une nouvelle tentative a lieu en 1998 avec le nouveau président Andrés Pastrana : il crée une zone démilitarisée aussi grande que la Suisse dans le sud du pays pour accueillir les rebelles, sans qu’aucun accord de paix ne soit trouvé. Le président suivant Alvaro Uribe décide de donner la priorité à la réponse militaire, avec l’appui des États-Unis qui apporteront une aide de 10 milliards de dollars pendant 15 ans. Bogota obtient dans les années 2000 que les Farc soient placées sur la liste américaine des organisations terroristes.

Combien de personnes sont mortes dans la guérilla ?

Un bilan du Centre national de mémoire historique (CNMH), un établissement public colombien, publié en 2013, fait état de 220 000 morts, de 5,7 millions de déplacés, de 25 000 disparus et de 27 000 otages depuis le début de la guérilla. L’essentiel des violences ont été commises entre 1996 et 2005. C’est la population civile qui a payé le plus lourd tribut : « Plus qu’un dommage collatéral, les civils sont une ressource dont les acteurs armés ont usé de manière préméditée », a déclaré Gonzalo Sanchez, directeur du CNMH, lors de la publication du rapport.

Pourquoi leur action a-t-elle connu une couverture importante en France ?

La Franco-Colombienne Ingrid Betancourt se présente à l’élection présidentielle de 2002 pour représenter les écologistes. Elle est enlevée avec sa directrice de campagne par les Farc. Elle sera délivrée avec 14 autres otages au terme de six ans et demi de captivité. La France a toujours démenti le versement d’une rançon, alors que plusieurs médias français et colombiens affirment le contraire.

Comment recrutaient-elles leurs membres ?

Principalement dans les milieux paysans défavorisés. Les recruteurs promettent notamment un travail et un salaire à vie. Selon le gouvernement colombien, 40 % des effectifs de l’organisation armée sont des femmes, mais la direction reste masculine. Elles viennent principalement des campagnes et font ce choix par conviction ou par manque de débouchés, comme le décrit un reportage du site d’information américain Vice publié en juin. Dans une volonté d’apaisement, l’organisation a interdit en mai la participation de mineurs à son action. Le parquet de Colombie a annoncé au même moment que 11 556 jeunes de moins de 18 ans ont été recrutés entre 1975 et 2014.

Pourquoi se sont-elles dirigées vers un accord de paix ?

« Les combattants sont fatigués, usés et ils ont bien conscience qu’ils n’arriveront jamais à prendre le pouvoir par les armes », estime dans Le Monde le chercheur de l’Institut de relations internationales et stratégiques Jean-Jacques Kourliandsky. Le gouvernement souhaite quant à lui réduire les dépenses militaires. La Colombie est le pays d’Amérique latine qui réserve la part la plus importante de son budget à ce secteur. L’accord de paix comprend une réforme agraire, revendication historique des Farc, restituant certaines terres à des paysans expropriés. Il prévoit de leur assurer cinq sièges de députés et cinq de sénateurs pendant deux législatures, c’est-à-dire huit ans. L’accord de paix devra être approuvé par référendum demain.

Que vont devenir leurs membres ?

L’accord prévoit que ceux qui ont commis un crime contre l’humanité seront poursuivis par un tribunal spécial. Des peines de cinq à sept ans de prison sont prévues pour ceux qui reconnaîtront les faits. D’autres peines de réparation sont également envisagées, comme une participation à la recherche de mines antipersonnel. Les guérilleros recevront une indemnité pendant six mois à condition de rendre leur armement. Le spécialiste de la Colombie Daniel Pécaut s’interroge dans L’Express sur la capacité du gouvernement à assurer la sécurité des anciens combattants de retour dans la société. Il redoute également que de nombreux membres s’orientent vers le crime organisé.