29 octobre 2016

On revient au début

La convergence entre télécoms et médias, saison 2

Le projet de rachat de Time Warner par AT&T; relance la « convergence » entre le monde des tuyaux (les télécoms) et celui des contenus (les médias). Quand cette notion est-elle apparue ? Pourquoi le projet porté par Jean-Marie Messier chez Vivendi a-t-il échoué ? Quels sont les principaux rapprochements au sein de ces secteurs ?

Qu’est-ce que la convergence télécoms-médias ?

La convergence, popularisée en 2000 par les fusions AOL Time Warner et Vivendi Universal, est un processus théorisé en 1983 par Ithiel de Sola Pool, un chercheur américain en sciences sociales. Il définit le rapprochement des groupes de télécommunications (opérateurs, fournisseurs d’accès à Internet, réseaux câblés, etc.) et des fournisseurs de contenus (chaînes de télévision, studios de cinéma, presse, etc.). En la mettant en œuvre, un groupe est capable d’alimenter son réseau (ou ses « tuyaux ») par les contenus qu’il produit lui-même.

Quels sont les premiers rapprochements de ce type ?

Le groupe Time Warner était déjà né en 1989 d’un rapprochement entre une entreprise de presse (magazines Time, Fortune, chaîne de télévision HBO) et de célèbres studios de production, présents dans le cinéma et la musique (Warner Bros, Warner Music). Il décide de s’allier au fournisseur d’accès AOL en 2000, au plus haut de la bulle Internet, dans une fusion à 182 milliards de dollars. Celle-ci s’avère être un échec, car le réseau Internet n’a pas alors la capacité d’acheminer correctement les contenus vidéo chez les consommateurs. AOL perd ensuite énormément de valeur après l’éclatement de la bulle Internet.

Pourquoi la fusion Vivendi-Universal est-elle un échec ?

Vivendi (ex-Compagnie générale des eaux), groupe français historiquement présent dans l’énergie, la gestion des déchets et les transports, investit dans les années 1990 dans les télécommunications (Cegetel, SFR) et les médias (Canal+). Sous la direction de l’ancien banquier d’affaires Jean-Marie Messier, Vivendi se lance à partir de 1996 dans une vague d’acquisitions massive. Il rachète le groupe publicitaire Havas, plusieurs éditeurs de jeux vidéo (Activision, Blizzard) et surtout les studios de cinéma Universal pour 40 milliards de dollars en 2000. Lourdement endetté et déficitaire, le groupe est sanctionné en Bourse et ses principaux actionnaires obtiennent le départ de Jean-Marie Messier en 2002. Les studios de cinéma Universal sont revendus en 2004 à NBC.

Quels sont les plus grands groupes mondiaux ?

Avant d’annoncer son intention de racheter Time Warner, le groupe de télécommunications américain AT&T; peut déjà s’appuyer sur l’acquisition en 2015 de DirecTV, le leader de la télévision par satellite aux États-Unis. Parallèlement, le réseau câblé américain Comcast a racheté en 2009 le groupe NBC (la chaîne du même nom, les studios Universal, etc.) et en avril 2016 les studios de cinéma d’animation DreamWorks (« Shrek », « Kung Fu Panda »). L’opérateur britannique de télévision par satellite BSkyB, leader européen, détient les droits de retransmission du championnat de football anglais.

Qui sont les nouveaux acteurs à faire ce pari en France ?

L’homme d’affaires Patrick Drahi a racheté l’opérateur de télécommunications SFR en 2014 dans le but d’en faire le premier « opérateur de contenus ». Il estime que ses clients ne choisiront pas SFR pour la qualité de son réseau ou ses prix, mais pour ses séries ou ses matchs de football. Ses chaînes ont commencé mardi la diffusion de « Les Médicis, Maîtres de Florence » (avec Dustin Hoffman), la première série produite en interne. SFR propose également une application mobile où les médias qu’il a acquis entre 2014 et 2015 (Libération, L’Express, etc.) sont offerts à ses clients.

Ces ensembles peuvent-ils nuire à la concurrence ou à l’indépendance de la presse ?

Le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel a mis en garde au début de l’année contre les risques d’entrave à la concurrence, craignant que les téléspectateurs ne puissent plus librement accéder aux programmes de leur choix si certains contenus sont réservés à une unique offre d’accès à Internet. La stratégie de Patrick Drahi consiste également à créer, via sa filiale SFR Presse, un grand groupe de médias (il possède aussi 49 % de BFMTV et RMC). Selon Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po Paris, ces rachats sont aussi le moyen d’« acheter de l’influence politique pour s’ouvrir des portes ».

Tous les opérateurs télécoms croient-ils à la convergence ?

Le patron d’Orange Stéphane Richard a expliqué en novembre 2015 que les investissements réalisés dans les contenus ne rapportaient pas assez d’abonnés par rapport aux sommes engagées. Orange coproduit quelques films et bientôt des séries, mais ne les réserve pas à ses abonnés en exclusivité. L’opérateur Free n’a quant à lui jamais investi dans les contenus. Son président Xavier Niel est copropriétaire du Monde ou de L’Obs, mais c’est à titre personnel et les clients de Free n’ont jamais bénéficié d’accès privilégiés.

En quoi les géants du Net menacent-ils ces conglomérats ?

Le patron de SFR Michel Combes voit dans la convergence un moyen pour les opérateurs de concurrencer Amazon, Apple, Google ou Netflix. L’Idate, un think tank français spécialisé dans les nouvelles technologies, prévient que les géants du Net pourraient devenir si incontournables dans l’offre de contenus qu’ils relégueraient les opérateurs au rang de simples relais. Certains ont également lancé des offres d’accès : aux États-Unis, Google propose un service de téléphonie mobile depuis 2015. Apple commence à équiper l’iPad de sa propre carte SIM aux États-Unis et au Royaume-Uni, permettant aux utilisateurs de changer d’opérateur en quelques secondes.

Pourquoi la convergence fonctionnerait-elle mieux aujourd’hui ?

Près de 15 ans après l’échec de Jean-Marie Messier, le haut débit permet aux réseaux de faire transiter plus de données. Les foyers peuvent ainsi recevoir en streaming du contenu de haute définition. Les smartphones et les tablettes ont démocratisé l’usage du numérique. Avec le développement du cloud, le contenu est accessible depuis n’importe où. Cependant, l’achat de contenus reste très coûteux pour les opérateurs. Vivendi-Universal, en son temps, avait échoué en accumulant un niveau de dette insurmontable. Le groupe de Patrick Drahi présente cette année une dette de 50 milliards d’euros.