26 novembre 2016

On revient au début

Aux origines du thatchérisme

En tête au premier tour de la primaire de la droite, François Fillon a exprimé plusieurs fois ces dernières années son admiration pour l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher. Qu’est-ce que le thatchérisme ? Que lui reprochent ses détracteurs ? Qui sont ses héritiers ?

Qui est Margaret Thatcher ?

Margaret Thatcher est la Première ministre du Royaume-Uni entre 1979 et 1990. Elle est la première femme à diriger un pays occidental. Ses trois mandats ont été marqués par l’application d’une politique de dérèglementation et par son intransigeance dans les conflits sociaux. Elle s’est notamment montrée inflexible en 1984 lors de la grève qui a opposé pendant une année le gouvernement aux mineurs britanniques. La « Dame de fer » (surnom donné par un quotidien soviétique pour souligner sa fermeté) n’avait pas non plus fléchi quand des militants indépendantistes nord-irlandais avaient entamé une grève de la faim en 1982 pour obtenir le statut de réfugié politique. 10 d’entre eux en sont morts.

Sur quels thèmes fait-elle campagne ?

Lorsqu’elle arrive au pouvoir, le Royaume-Uni est exsangue : le pays est très endetté, connaît une faible productivité ainsi qu’une forte inflation et a même reçu en 1976 un prêt du Fonds monétaire international. Une partie de la population britannique est troublée par les nombreuses grèves organisées par les syndicats durant « l’hiver du mécontentement » (1978-1979). L’un des événements les plus marquants est le refus des fossoyeurs de Liverpool d’enterrer les morts s’ils ne se voient pas accorder d’augmentation. Le Parti conservateur porté par Margaret Thatcher remporte les élections de 1979 en promettant d’affaiblir les syndicats et de relancer l’économie.

Quelles sont ses principales réformes à la tête du pays ?

Malgré la libéralisation du marché du travail, le premier mandat de Margaret Thatcher est un échec. L’économie britannique est touchée par le second choc pétrolier qui provoque une hausse du chômage de 5,3 % en 1979 à 11,5 % en 1983. La Première ministre ne doit sa réélection en 1983 qu’à la victoire dans la guerre des Malouines, qui a fait remonter sa cote de popularité un an plus tôt. Son deuxième mandat est marqué par de fortes restrictions sur le droit de grève et la libéralisation de la place financière de Londres. Son gouvernement privatise également des dizaines d’entreprises (BP, British Telecom, British Airways, etc.). Elle est contrainte de quitter le pouvoir avant le terme de son troisième mandat en raison du mécontentement suscité par l’adoption d’un impôt local dont le montant est le même pour tous (abrogé quatre mois après). À son départ en 1990, le chômage est redescendu à 7,5 %

Que lui reprochent ses détracteurs ?

Le taux de pauvreté a fortement augmenté au cours des années Thatcher, passant de 13,4 % à 22,2 % selon l’Institute for fiscal studies, un organisme indépendant spécialisé dans l’évaluation des politiques publiques. Le terme de « working poor » (« travailleur pauvre ») est apparu sous son mandat avec la montée des emplois précaires. L’ancien chef du Parti travailliste Neil Kinnock lui a beaucoup reproché la destruction de l’industrie britannique, cristallisée par la fermeture des mines et le déclin du bassin industriel au nord du pays. Mais dans le même temps, la plupart des pays occidentaux ont vu leurs industries vieillissantes (mines, sidérurgie) chuter.

Pourquoi est-elle l’ancien Premier ministre le plus apprécié dans les sondages ?

Selon une étude d’opinion de l’institut de sondage britannique YouGov publiée en août, Margaret Thatcher est l’ancien Premier ministre préféré des Britanniques depuis 1979. Elle doit sa position à l’impopularité plus importante de ses successeurs (Major, Blair, Brown, Cameron). Elle garde la sympathie des conservateurs et trouve beaucoup de soutiens chez les partisans de Ukip, le parti europhobe. La « Dame de fer » laisse l’image d’une femme intransigeante avec l’Europe. Elle a notamment obtenu en 1984 un rabais de plusieurs milliards d’euros sur la contribution annuelle britannique à l’UE.

Pourquoi était-elle critiquée par les présidents français ?

Valéry Giscard d’Estaing a côtoyé la Première ministre britannique pendant deux ans jusqu’en 1981. À la mort de celle-ci en 2013, il déclare qu’elle « n’avait pas beaucoup de considération pour ses interlocuteurs ». Pour lui, Européen convaincu, Margaret Thatcher « concevait l’Europe comme une grande zone de libre-échange ». Dans ses mémoires publiées en 1993, elle décrit l’ancien président français comme « froid, élitiste, hautain ». Les relations sont meilleures avec François Mitterrand avec qui elle travaille pendant neuf ans, bien que le socialiste raconte qu’elle a « les yeux de Caligula et les lèvres de Marilyn » pour souligner son ambiguïté sur le plan européen : elle veut profiter du marché commun, mais n’accepte pas les contraintes de l’intégration européenne.

Quels dirigeants français ont de la sympathie pour elle ?

Ils ne sont pas très nombreux, mais l’ancien Premier ministre Raymond Barre déclare en 1989 avoir « beaucoup de considération et d’admiration » pour elle. Pierre Mauroy, autre Premier ministre ayant travaillé avec Margaret Thatcher, a salué à sa mort en 2013 une « adversaire redoutable », mais avec laquelle il avait apprécié le rapport de forces : « Qu’on partage ou non ses opinions, elle a été une politicienne honnête. Quand elle disait quelque chose, elle le pensait, et même si ça pouvait la rendre impopulaire, elle allait toujours au bout de son idée. » Il a souligné la sérénité des négociations lors du projet de tunnel sous la Manche au début des années 1980.

Qui se réclame de son héritage ?

Aucun de ses successeurs à Downing Street n’a remis en cause sa politique : Tony Blair, au pouvoir de 1997 à 2007, a continué la dérèglementation des services financiers et les privatisations. David Cameron a plusieurs fois clamé son admiration pour elle. En dehors du Royaume-Uni, son influence s’exerce dans les anciens pays communistes d’Europe de l’Est qui ont entamé une libéralisation éclair dans les années 1990. L’ancien Premier ministre canadien Stephen Harper (2006-2015), qui a conduit une forte politique de réduction du secteur public et de dérégulation du marché du travail, lui a rendu un hommage appuyé après sa mort.

Quels éléments du programme de François Fillon s’inspirent de son action ?

François Fillon a déclaré en octobre 2015 qu’il souhaitait « laisser dans l’histoire une trace aussi forte que celle de madame Thatcher » (il cite aussi l’Allemand Gerhard Schröder et le Canadien Jean Chrétien). « J’aime bien qu’on me compare à madame Thatcher, elle a inversé la tendance, elle a remis l’Angleterre au travail », a-t-il encore souligné mercredi sur Europe 1. Le candidat à la primaire de la droite décrit son programme comme une « libération de l’économie », accompagnée d’une réduction importante du nombre de fonctionnaires.