10 décembre 2016

On revient au début

Goldman Sachs, une banque au cœur du pouvoir

Donald Trump a nommé la semaine dernière un ancien responsable de Goldman Sachs comme secrétaire au Trésor, le troisième depuis 1995. Hier, il a proposé le poste du Budget à Gary Cohn, l’actuel numéro deux de la banque d’affaires. Comment l’influence de cet établissement s’exerce-t-elle depuis le début du XXe siècle ? Pourquoi est-elle controversée ? Quels sont les grands dirigeants mondiaux qu’elle a employés ?

Quelle est l’activité principale de Goldman Sachs ?

Goldman Sachs est une banque d’affaires américaine fondée en 1869. Ses activités principales sont le conseil en fusion-acquisition, les introductions en Bourse et les prises de participation. Elle conseille aussi des gouvernements. Goldman Sachs a été l’un des établissements bancaires les plus rentables de Wall Street au cours des années 2000. Avec 35 000 employés à travers le monde (elle a des bureaux à New York, Londres, Tokyo et Paris), elle est l’une des plus petites banques américaines de Wall Street. JP Morgan Chase, par exemple, a un effectif sept fois plus important, mais contrairement à cette dernière, Goldman Sachs n’est pas une banque de détail.

Comment ses premiers dirigeants ont-ils pesé dans la politique américaine ?

Henry, fils du fondateur Marcus Goldman, participe à la création de la banque centrale américaine en 1913. L’un de ses successeurs, Sidney Weinberg, milite activement pour la campagne de Franklin Roosevelt en 1932. Il entretiendra des liens avec trois des quatre présidents suivants et leur conseillera des candidats pour les postes économiques. Henry Fowler, secrétaire au Trésor de Lyndon Johnson entre 1965 et 1968, partira faire carrière chez Goldman Sachs. John Whitehead, ex-coprésident de la banque, sera quant à lui secrétaire adjoint au Trésor de Ronald Reagan.

Sont-ils plus proches des administrations démocrates ou républicaines ?

Goldman Sachs n’a jamais affiché une préférence pour un camp politique. Robert Rubin, ancien coprésident de Goldman Sachs, est choisi par le Démocrate Bill Clinton comme secrétaire au Trésor en 1995. Il est fortement critiqué à son arrivée à Washington pour avoir envoyé des lettres à ses anciens clients dans lesquelles il expliquait être « impatient de travailler avec eux dans cette nouvelle fonction ». En 2006, le président suivant George W. Bush (Républicain) recrute Henry Paulson, alors patron de la banque, pour occuper le poste de secrétaire au Trésor.

Quelle est la culture de l’entreprise ?

Dans son livre « Money and Power, How Goldman Sachs Came to Rule the World » (2011), le journaliste indépendant William Cohan explique comment la banque recrute ses employés. Elle les choisit « jeunes, frais et malléables afin de leur inculquer la manière de travailler maison ». Les recruteurs préfèrent les candidats émanant des classes moyennes ou populaires, dont la capacité à réussir est jugée supérieure à celle des postulants plus favorisés. Dans son livre « Comment Goldman Sachs dirige le monde » (2010), le journaliste français Marc Roche explique que de nombreux cadres sont encouragés au « revolving door ». Cette pratique désigne la rotation du personnel entre des postes dans des organismes de régulation et dans les secteurs affectés par leurs décisions.

Comment Goldman Sachs a-t-il participé à la « crise des subprimes » ?

La banque a accepté de payer cinq milliards de dollars en avril pour solder son implication dans la crise des subprimes. Goldman Sachs, au même titre que d’autres établissements américains, a reconnu avoir créé des produits financiers liés à des prêts hypothécaires contractés par des foyers insolvables. Ces titres se sont révélés très rentables pour les investisseurs. Ils ont ensuite contribué à de nombreuses faillites bancaires lorsque les ménages n’ont pas pu rembourser leurs emprunts immobiliers. Goldman Sachs s’est débarrassé de ses actifs toxiques plus vite que les autres banques, dégageant plus de deux milliards de bénéfices en 2008.

Pourquoi a-t-il été accusé de conflit d’intérêts dans le plan de sauvetage américain ?

Au plus fort de la crise financière, en septembre 2008, le gouvernement américain choisit de nationaliser l’assureur AIG en injectant 85 milliards de dollars. Sur cette somme, environ 10 milliards de dollars sont utilisés pour qu’AIG rembourse Goldman Sachs. Cette décision suscite des accusations de conflits d’intérêts de la part de plusieurs parlementaires démocrates et républicains. Elle est prise par le secrétaire au Trésor Henry Paulson, patron de la banque d’affaires jusqu’en 2006. Trois jours avant, il a laissé un concurrent de Goldman Sachs faire faillite : Lehman Brothers. Fin 2008, Henry Paulson assigne à Neel Kashkari, un ancien de Goldman Sachs, la gestion des 700 milliards de dollars du plan de sauvetage destiné à assainir le système financier américain.

Quel rôle a-t-il joué dans la crise grecque ?

Goldman Sachs est mandaté par la Grèce début 2001 pour l’aider à réduire sa dette publique. Le gouvernement en a besoin pour adhérer à la zone euro. La banque propose alors une technique permettant à Athènes d’afficher artificiellement une dette publique inférieure de 2,8 milliards d’euros. Ces opérations de maquillage des comptes se poursuivent jusqu’à la crise financière de 2007-2008. Le Premier ministre socialiste George Papandreou, élu en octobre 2009, présente en novembre la réalité des finances publiques : alors que la droite affichait un déficit officiel à 6 % du PIB, le nouveau chef du gouvernement révèle qu’il atteint 12,7 %. Pour éviter la faillite de l’État, l’Union européenne annonce six mois plus tard un premier plan de sauvetage de 110 milliards d’euros.

Quels dirigeants européens ont travaillé pour Goldman Sachs ?

L’Europe compte de nombreux dirigeants passés par Goldman Sachs. Romano Prodi, ancien président du Conseil italien (1996-1998, 2006-2008) et président de la Commission européenne (1999-2004), a été conseiller de la banque sur les questions internationales entre 1990 et 1993. Mario Monti, ancien commissaire européen chargé du Marché intérieur puis de la Concurrence (1995-2004), a conseillé Goldman Sachs en 2005. L’actuel président de la Banque centrale européenne Mario Draghi a été le vice-président Europe de la banque. L’ancien président de la Commission européenne (2004-2014) José Manuel Barroso est depuis juillet le président de Goldman Sachs International.

Quelles mesures ont été prises en Europe pour éviter ces conflits d’intérêts ?

La Commission européenne est dotée d’un comité d’éthique dont les membres sont chargés de contrôler la compatibilité des activités des commissaires avec les textes européens. La règle est simple : ils n’ont pas le droit d’exercer une autre activité professionnelle, rémunérée ou non, pendant leurs fonctions et dans un délai de 18 mois après la fin de celles-ci. Dans le cas de José Manuel Barroso, le comité a estimé en octobre qu’il n’avait pas enfreint la règle, mais qu’il « n’a pas fait preuve du bon jugement que l’on pourrait attendre de quelqu’un qui a occupé un poste à haute responsabilité pendant de si longues années ». Les avis du comité ne sont pas contraignants, ils n’ont pas valeur de décisions.