7 janvier 2017

On revient au début

La Turquie sort de l’ambiguïté face à Daech

La Turquie a été visée par un nouvel attentat lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, une attaque survenue dans une boîte de nuit à Istanbul qui a fait 39 morts et 69 blessés et a été revendiquée lundi par le groupe État islamique. Pour quelles raisons la Turquie est-elle visée par le groupe terroriste ? Pourquoi Daech revendique-t-il désormais des attentats dans le pays ? Quelle réponse la Turquie donne-t-elle à ces attaques ?

Quelles sont les relations de la Turquie avec la Syrie avant la guerre ?

La Turquie partage avec la Syrie une frontière de plus de 800 kilomètres. Les deux pays sont majoritairement musulmans sunnites mais la Syrie est dirigée depuis les années 1970 par la famille Assad, issue de la minorité alaouite, une branche du chiisme. Le parti séparatiste kurde PKK, qui commet des attentats en Turquie à partir du milieu des années 1980, reçoit le soutien du président syrien Hafez el-Assad. Sous la menace d’une action militaire turque, la Syrie accepte en 1998 d’expulser Abdullah Öcalan, fondateur du PKK qui avait trouvé refuge sur son sol. Un an plus tard, les deux pays signent un accord de coopération puis un traité de libre-échange en 2004.

Quelle est la position de la Turquie au début du conflit ?

En mars 2011, le régime de Bachar el-Assad engage une répression sanglante contre les manifestations civiles issues du Printemps arabe. Le gouvernement turc aspire à jouer un rôle de médiateur [€] entre le dirigeant syrien, avec lequel sont nouées de bonnes relations, et les pays qui souhaitent sa chute. L’opposition syrienne réclame l’appui de la Turquie. Les pays occidentaux qui soutiennent le renversement du régime font pression pour obtenir son ralliement. Ankara rompt définitivement avec la Syrie à l’été 2011.

Comment réagit la Turquie à l’apparition de Daech ?

Dès lors, la Turquie fournit un appui matériel et financier à l’opposition syrienne, y compris à des groupes djihadistes. Lorsque le groupe État islamique (EI) intervient dans le conflit syrien début 2013, la Turquie laisse ses soldats transiter sur son sol ou s’y faire soigner, facilite le transfert d’armes et devient son principal acheteur de pétrole et de coton. Des documents saisis par l’armée américaine établissent des contacts directs entre des dirigeants de l’EI et des hauts fonctionnaires turcs.

À quel moment la Turquie change-t-elle de stratégie ?

En janvier 2014, plusieurs tirs de mortiers en provenance de la Syrie, issus de combats entre Daech et l’Armée syrienne libre, touchent le sol turc près de la frontière. En réponse, Ankara attaque pour la première fois le groupe djihadiste militairement, dans le nord de la Syrie. En mars, trois membres de l’EI tuent trois policiers turcs lors d’un contrôle, puis des Turcs sont retenus en otage par Daech à Mossoul en Irak entre juin et septembre 2014. La Turquie reconnaît alors officiellement le groupe État islamique comme terroriste et s’investit militairement en Syrie.

Quel rôle jouent les Kurdes dans le conflit entre la Turquie et l’EI ?

En octobre 2014, le Premier ministre turc, affirme sur la chaîne américaine CNN que son pays est prêt à engager des troupes contre Daech, à condition que « d’autres organisations terroristes » n’en profitent pas pour s’installer à la lisière de son territoire. Sont visés les combattants kurdes des YPG, alliés syriens du PKK, qui affrontent l’EI à Kobané, une ville frontalière de la Turquie. Alors que les États-Unis appuient les combattants kurdes, Ankara refuse d’intervenir et empêche les Kurdes de Turquie de passer la frontière pour combattre Daech. Les YPG chassent finalement les djihadistes de Kobané fin janvier 2015.

Pour quelles raisons le groupe État islamique vise-t-il la Turquie ?

En juillet 2015, la Turquie est frappée par un attentat d’ampleur dans la ville de Suruç, le premier que les autorités turques attribuent à Daech, même si le groupe ne le revendique pas. En réponse, la Turquie effectue ses premiers raids contre des positions de l’EI en Syrie, puis prend part officiellement, en août, à la coalition internationale. Dès lors, les attentats s’intensifient en Turquie : certains sont revendiqués par des groupements kurdes. D’autres, à la gare d’Ankara au mois d’août, dans le quartier historique de Sultanahmet à Istanbul en janvier 2016, ou à l’aéroport international Atatürk à Istanbul en juin dernier, ne sont pas revendiqués et sont attribués par le gouvernement à l’EI.

Quels sont les alliés de la Turquie dans son combat contre Daech ?

La Turquie se joint en août 2015 aux frappes de la coalition internationale contre l’EI menée par les États-Unis. Elle cesse d’y participer en novembre pour éviter des incidents avec la Russie, dont elle vient d’abattre un avion de combat. Ankara se réconcilie avec Moscou à partir de l’été 2016, ce qui lui permet en particulier d’intervenir de nouveau en Syrie contre Daech et les Kurdes sans risquer un nouvel incident avec les Russes. Dans le même temps, ses relations avec les Occidentaux se dégradent en raison de la condamnation de sa politique de répression après le coup d’État manqué du 15 juillet.

Pourquoi Daech revendique-t-il désormais des attentats en Turquie ?

Selon le journaliste et éditorialiste turc Kadri Gürsel, cité par Slate.fr, pendant longtemps « l’État islamique ne revendique pas, car il ne veut pas donner l’impression qu’il menace la Turquie, laquelle est son seul lien avec le monde ». La situation change lorsque la Turquie lance en août 2016 une offensive dans le nord de la Syrie contre l’EI. En novembre, Daech s’attribue la responsabilité d’un premier attentat à Diyarbakir (également reconnu par un groupe kurde). Le 5 décembre, un porte-parole de l’EI appelle ses membres à cibler la Turquie. Et lundi, Daech revendique pour la deuxième fois un attentat sur le sol turc, celui du Nouvel An dans une boîte de nuit à Istanbul.