1er avril 2017

On revient au début

L’opposition russe à Vladimir Poutine

Plusieurs dizaines de milliers de Russes ont participé dimanche à des rassemblements anticorruption organisés dans près de 100 villes à l’initiative de l’opposant politique Alexeï Navalny. Celui-ci souhaite se présenter à l’élection présidentielle de 2018 face à Vladimir Poutine. Les partis d’opposition au Parlement russe votent-ils contre les lois proposées par l’exécutif ? Qui sont les principaux opposants à Vladimir Poutine en dehors du Parlement ? Où en est l’enquête sur l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov en 2015 ?

Comment Vladimir Poutine est-il arrivé au pouvoir ?

Ancien officier du KGB, le service de renseignement en URSS de 1954 à 1991, Vladimir Poutine débute dans la vie politique en 1991, d’abord comme conseiller à la mairie de Saint-Pétersbourg, puis au service du gouvernement. Nommé Premier ministre en 1999 par le président Boris Eltsine, il assure l’intérim lorsque celui-ci annonce sa démission pour raisons de santé en décembre 1999. Se présentant sans étiquette à l’élection de mars 2000, il devient président de la Fédération de Russie en l’emportant dès le premier tour face à 10 candidats avec 52,9 % des voix. Son adversaire principal, le candidat du Parti communiste Guennadi Ziouganov, en obtient 29,2 %.

Quelle opposition son parti Russie unie rencontre-t-il au Parlement ?

Vladimir Poutine se heurte à une opposition de la part des communistes ainsi que des libéraux et des conservateurs jusqu’en 2003. Mais les premiers perdent la moitié de leurs sièges et les autres disparaissent de l’Assemblée après les élections législatives. Après 2003, les partis représentés forment quasiment un seul bloc, « ne tentant ni de s’opposer ni de critiquer Poutine ou le gouvernement », affirme à Brief.me Alexander Ratnikov, ancien journaliste du groupe de presse indépendant russe RBC et rédacteur en chef du site progressiste InLiberty. Les lois répressives sont souvent unanimement soutenues et parfois initiées par des partis d’opposition, comme la loi « anti-propagande gay » proposée en 2013 par Russie juste, qui se présente comme un parti de gauche.

Quand ont eu lieu les premières manifestations d’opposition ?

Les premières manifestations d’ampleur contre le pouvoir de Vladimir Poutine émergent en décembre 2006, avec l’organisation de la première « marche du désaccord » à Moscou, qui rassemble entre 2 000 et 4 000 personnes. Elle est initiée par le mouvement d’opposition civile L’Autre Russie fondé la même année. Sont notamment présents l’ancien joueur d’échecs Garry Kasparov, l’écrivain Edouard Limonov et l’ancien Premier ministre de Vladimir Poutine Mikhaïl Kassianov. En avril 2007, L’Autre Russie organise deux autres marches à Moscou et Saint-Pétersbourg. Plusieurs opposants sont arrêtés avant le début de la manifestation, dont Garry Kasparov.

Qu’est-ce que le mouvement de la place Bolotnaya ?

Début décembre 2011, le parti Russie unie remporte les élections législatives avec 49 % des voix, conservant sa majorité à la Douma, l’unique chambre du Parlement. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (qui regroupe 57 États, dont la Russie) dénonce des « violations fréquentes de la procédure », comme le « bourrage des urnes ». En réaction, et face à la volonté de Vladimir Poutine de se représenter à l’élection présidentielle de mars, plusieurs manifestations ont lieu, principalement sur la place Bolotnaya à Moscou. Le 24 décembre, 120 000 personnes sont réunies selon les divers groupes d’opposition organisateurs, 29 000 selon la police. Il s’agit du plus grand rassemblement contestataire depuis la chute de l’URSS. Les manifestations se poursuivent jusqu’en 2013.

Quels opposants ont disparu ou choisi l’exil ?

Des opposants sont régulièrement arrêtés lors de rassemblements ou font face à des intimidations (perquisitions, confiscations de matériel, etc.), dénoncent les ONG Amnesty International et Human Rights Watch. Certains choisissent l’exil, comme Garry Kasparov, qui rejoint les États-Unis en 2013. Alexander Artemyev, responsable communication à la section russe d’Amnesty International, déclare à Brief.me que « l’émigration est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis la chute de l’URSS », en grande partie « pour des raisons politiques ». D’autres opposants sont poursuivis en justice ou emprisonnés, comme Mikhaïl Khodorkovski, écroué 10 ans pour malversations financières et gracié en 2013. Boris Nemtsov, figure de l’opposition, est tué en 2015, à deux pas du Kremlin. Le commanditaire est toujours recherché. Le procès de cinq hommes d’origine tchétchène, soupçonnés de son assassinat, s’est ouvert en octobre.

Que prévoit la loi concernant les libertés d’expression et de réunion ?

La « liberté de pensée et de parole » et le « droit de se rassembler pacifiquement » sont inscrits dans la Constitution de la Fédération de Russie. La législation russe introduit néanmoins plusieurs exceptions. Une loi sur la « réglementation des manifestations » adoptée en 2012 instaure des amendes considérables (jusqu’à 300 000 roubles, soit plus de 7 000 euros) pour la participation à un rassemblement non autorisé. En 2014, une nouvelle loi permet de condamner jusqu’à cinq ans de prison une personne accusée d’avoir maintenu une manifestation non autorisée.

Quelles concessions le pouvoir a-t-il fait à l’opposition récemment ?

Fin février, la Cour suprême russe a annulé la condamnation d’Ildar Dadine, le premier citoyen russe poursuivi en vertu de la loi de 2014 pour avoir manifesté à plusieurs reprises, seul dans la rue avec une pancarte, sans autorisation. D’autres libérations ou réductions de peine dans des affaires emblématiques ont également été prononcées. Amnesty International « applaudit ces décisions », mais « ne voit pas d’amélioration concernant le respect des droits de l’homme », explique Alexander Artemyev. Cité début mars par le quotidien russe Vedomosti, le politologue Andreï Kolyadin estime qu’il s’agit pour les autorités d’un moyen, « en amont de la campagne présidentielle de 2018 », de se « débarrasser des injustices manifestes ».

Qui sont les candidats déclarés pour l’élection présidentielle de 2018 ?

Au moins 10 personnes ont annoncé leur candidature à l’élection présidentielle de mars 2018 face à Vladimir Poutine, qui a fait part de son intention de briguer un quatrième mandat. Parmi elles se trouvent notamment le président du parti social-libéral Iabloko, Grigori Iavlinski, et le blogueur anticorruption Alexeï Navalny. Sa candidature est néanmoins compromise par sa condamnation, début février, à de la prison avec sursis pour détournement de fonds, qui entraîne en théorie son inéligibilité. Il a fait appel de cette décision. La justice russe l’avait condamné en 2013 pour la même affaire, avant que la Cour européenne des droits de l’homme n’invalide le jugement l’an dernier.

Pourquoi des manifestants sont-ils descendus dans la rue dimanche ?

À l’appel d’Alexeï Navalny, des dizaines de milliers de manifestants, dont 8 000 personnes à Moscou selon la police, ont participé dimanche à des rassemblements dans près de 100 villes russes. Les personnes rassemblées ont dénoncé la corruption au sein du pouvoir, après la publication début mars d’une vidéo, vue plus de 15 millions de fois, dans laquelle Alexeï Navalny accuse le Premier ministre Dmitri Medvedev de s’être constitué illégalement un empire immobilier grâce à ses proches. C’était le plus grand rassemblement de contestation en Russie depuis la réélection de Vladimir Poutine en 2012. Plus de 1 000 personnes ont été interpellées à Moscou, a rapporté l’ONG russe OVD-Info, spécialisée dans le suivi des manifestations.