6 mai 2017

On revient au début

Le gaullisme après de Gaulle

Le ralliement à Marine Le Pen de Nicolas Dupont-Aignan, qui se présente comme « gaulliste », a suscité de nombreuses critiques dont celle de l’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré qui y voit une « escroquerie morale ». Nombreux sont les hommes politiques à se réclamer de l’héritage du général de Gaulle depuis sa mort en 1970. Quels sont les principes du gaullisme et comment ont-ils évolué ? Quels sont les différends sur leur interprétation ? Qui aujourd’hui se réclame du général de Gaulle ?

Qu’a déclaré le général de Gaulle à propos du gaullisme ?

Le général de Gaulle a incarné et donné son nom au gaullisme, tout en prenant ses distances avec l’expression. En septembre 1968, moins d’un an avant sa démission abrégeant son second mandat présidentiel, il la mentionne toutefois lors d’une conférence de presse. Évoquant « l’entreprise de rénovation nationale qui a le service de la France pour raison d’être », il déclare : « Cette entreprise, si on l’appelle gaullisme depuis 1940, n’est donc que la forme contemporaine de l’élan de notre pays, une fois de plus ranimé, vers un degré de rayonnement, de puissance et d’influence, répondant à sa vocation humaine au milieu de l’humanité. » Il précise qu’il s’agit là d’un « système de pensée, de volonté et d’action ».

Quels sont les temps forts de son action ?

Le général de Gaulle lance à Londres un appel à la résistance le 18 juin 1940, puis devient président du gouvernement provisoire après la Libération et président de la République de 1959 à 1969. Il entreprend de rénover la France en profondeur afin de restaurer sa « grandeur » et son « indépendance nationale ». Dès 1945, il engage la France dans le processus d’acquisition d’une force de dissuasion nucléaire. Il lance la rédaction de la Constitution de la Ve République en 1958, instaurant un exécutif fort qu’il personnifie. Il fait adopter par référendum l’indépendance de l’Algérie en 1962. Il retire le pays du commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord en 1966. Il s’engage dans la réconciliation franco-allemande. Son objectif est de rassembler les Français au-delà du clivage gauche-droite.

Qu’est-ce que le « pragmatisme gaulliste » ?

Dans le troisième tome de ses « Mémoires de guerre », paru en 1959, Charles de Gaulle écrit : « Ce n’est point que je ne sois convaincu par des arguments théoriques. En économie, non plus qu’en politique ou en stratégie, il n’existe, à mon sens, de vérité absolue. Mais il y a les circonstances. » Il synthétise là son pragmatisme politique, que revendiquent ensuite de nombreux responsables politiques comme Jacques Chirac, pour qui « le gaullisme est une pensée pragmatique, non doctrinale ». De Gaulle proposait ainsi de laisser de côté les idéologies et de s’adapter aux circonstances afin d’atteindre ses objectifs pour construire un État fort et souverain. C’est ce qui fait du gaullisme un mouvement transpartisan, qui veut s’élever au-delà du « régime des partis ».

Comment le gaullisme évolue-t-il en tant que mouvement politique ?

De Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947 pour s’opposer aux institutions de la IVe République et aux communistes. Il y développe ses idéaux de progrès social à travers la participation des salariés au capital de l’entreprise. Le parti est néanmoins liquidé en 1955 après une crise interne ayant conduit au départ de plus de 70 parlementaires. Les soutiens du général fondent l’Union pour la nouvelle République (UNR) à son arrivée à l’Élysée, qui devient l’Union des démocrates pour la République (UDR) en 1968. Sur ses bases, Jacques Chirac fonde le Rassemblement pour la République (RPR) en 1976, qui se fond dans l’Union pour un mouvement populaire (UMP) en 2002, devenue Les Républicains (LR) en 2015.

Quelle évolution s’opère à droite ?

Premier ministre de Charles de Gaulle, Georges Pompidou lui succède en 1969 à l’Élysée. Il se situe dans la continuité de son prédécesseur à l’exception de la politique européenne, levant le veto français à l’entrée du Royaume-Uni au sein de la Communauté économique européenne. À sa mort en 1974, Jacques Chaban-Delmas est choisi pour représenter l’UDR à l’élection présidentielle. Jacques Chirac, alors ministre de l’Intérieur, s’oppose publiquement à la candidature de ce gaulliste social et favorise l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, issu d’un parti libéral et pro-européen, dont il devient le Premier ministre. À la tête du RPR à partir de 1976, Jacques Chirac contribue au développement d’une ligne plus libérale et à l’idée d’une plus grande intégration européenne au sein de cette formation d’inspiration gaulliste.

Le gaullisme a-t-il convaincu à gauche ?

Dès son entrée en résistance, de Gaulle reçoit le soutien de figures de gauche, telles que René Cassin ou André Malraux. Certains le rejoignent au sein du RPF et forment le courant des gaullistes de gauche, soutenant sa « troisième voie » associant le « travail » au « capital ». En 1959, ils fondent l’Union démocratique du travail (UDT), seul mouvement de gauche adhérant aux institutions de la Ve République. Celui-ci fusionne plus tard avec l’UNR, parti gaulliste majoritaire, ancré à droite. « Depuis, de Gaulle est resté cette image tutélaire qui plane au-dessus de tous les partis et que la gauche a réhabilitée à sa mort », explique Claire Andrieux, historienne spécialiste de l’histoire politique contemporaine et codirectrice de l’ouvrage « Dictionnaire de Gaulle ».

Quelles critiques sont adressées au gaullisme ?

Les critiques contre de Gaulle émergent surtout après l’adoption de la Ve République. En 1964, François Mitterrand les synthétise dans son ouvrage « Le Coup d’État permanent », dans lequel il dénonce le « pouvoir personnel » du président. Il s’en prend aussi à sa justice d’exception (le Haut tribunal militaire et la Cour de sûreté de l’État). « À gauche, la présidence de de Gaulle est vue comme autoritaire, conservatrice et réactionnaire, tandis que les communistes considèrent qu’il est l’“agent du grand capital” », résume Claire Andrieux. L’opposition s’ancre aussi à droite, chez ceux qui sont contre l’indépendance algérienne. C’est dans ce contexte qu’est créée l’Organisation armée secrète (OAS) qui commet plusieurs attentats en France, dont plusieurs tentatives d’assassinat contre de Gaulle.

Pourquoi Nicolas Dupont-Aignan est-il critiqué lorsqu’il se déclare gaulliste ?

Nicolas Dupont-Aignan fonde Debout la République (devenu Debout la France) en 1999, courant du RPR (puis de l’UMP) avant de s’en détacher. Il entend incarner un gaullisme « authentique », souverainiste et attaché à l’État-nation. Battu au premier tour de l’élection présidentielle, il rallie le 28 avril la candidate du Front national Marine Le Pen. L’ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré dénonce une « escroquerie morale » : « Vous ne pouvez pas aller rallier le camp de ceux qui n’ont eu de cesse de combattre de Gaulle. » Dans une tribune, Yves de Gaulle, petit-fils du général, accuse ceux qui « cachent leurs petites médiocrités sous l’étendard du gaullisme ». Trois vice-présidents de Debout la France et d’autres cadres quittent aussitôt le parti.

Quelle part du gaullisme Marine Le Pen et Emmanuel Macron revendiquent-ils ?

« On a le droit d’être gaulliste au FN, mais le FN n’est pas un parti gaulliste, c’est un parti qui partage la vision gaullienne de la France, c’est-à-dire une France souveraine », affirme Marine Le Pen en 2013, lorsque le vice-président du Front national, Florian Philippot, arbore la croix de Lorraine, symbole de de Gaulle. Début avril, elle s’en remet au général pour justifier ses propos sur la rafle du Vel d’Hiv. « La France n’est pas responsable » car elle estime, « comme Charles de Gaulle », que la France était alors à Londres. Emmanuel Macron se revendique quant à lui comme un héritier gaulliste parce qu’il veut dépasser le clivage gauche-droite : « Comme de Gaulle, je choisis le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite, et même le meilleur du centre », déclare-t-il le 17 avril lors de son meeting à Bercy.