3 juin 2017

On revient au début

Les complexes relations franco-russes

Emmanuel Macron a reçu lundi Vladimir Poutine à Versailles. Il a tenu à montrer sa fermeté sur plusieurs sujets (Ukraine, droits de l’homme, influence des médias russes dans la campagne de la présidentielle), mais a insisté sur sa volonté de dialogue avec la Russie. Comment ont évolué les relations entre les deux pays depuis la fin de la Guerre froide ? Pourquoi se sont-elles détériorées lors du quinquennat de François Hollande ? Quel rôle a joué la Russie lors de la campagne de la présidentielle ?

Quelles étaient les relations diplomatiques de la France avec l’Union soviétique pendant la Guerre froide ?

Dépendante économiquement des États-Unis après-guerre, la France signe son adhésion à l’Otan en 1949 et s’oppose clairement à l’URSS. Le général de Gaulle, après son retour au pouvoir en 1958, initie une politique d’ouverture en direction du bloc de l’Est pour affirmer son indépendance face à l’allié américain. Visites mutuelles et accords bilatéraux se succèdent à partir de cette période, mais de fortes tensions émaillent les relations diplomatiques (guerre d’Indochine, invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968, installation de missiles pointés vers l’Europe en 1983, etc.)

Comment les deux pays se sont-ils rapprochés après la chute de l’URSS ?

Les relations entre la France et l’Union soviétique s’améliorent avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985, mais restent conflictuelles. Au début de l’été 1990, les pays membres de l’Otan déclarent que l’URSS n’est plus un adversaire. La France reconnaît officiellement la Fédération de Russie le 7 février 1992 et les relations se normalisent progressivement avec Boris Eltsine. C’est sous la présidence de Jacques Chirac à partir de 1995 qu’un rapprochement a lieu. Pendant son mandat, la France facilite l’accession de la Russie au G7, la réunion des sept pays les plus industrialisés (qui devient le G8), et son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce.

Le tandem franco-russe a-t-il déjà été moteur pour résoudre des crises internationales ?

En 2003, la France, la Russie et l’Allemagne tentent ensemble, en vain, de convaincre le président américain George W. Bush de ne pas envahir l’Irak. Après l’invasion russe de la Géorgie en 2008, Nicolas Sarkozy, au nom de la présidence française de l’UE, négocie et signe avec Vladimir Poutine un plan qui met un terme au conflit. Pendant la crise causée par l’annexion de la région ukrainienne de Crimée par la Russie en 2014, la médiation de la France et de l’Allemagne permet d’aboutir un an plus tard aux accords de Minsk II pour mettre fin au conflit, même si des affrontements persistent.

Pourquoi les relations franco-russes se sont-elles détériorées durant le mandat de François Hollande ?

En 2014, la crise ukrainienne provoque un affrontement avec l’Union européenne et les États-Unis. Après la mise en place d’un embargo sur les livraisons d’armes à la Russie, la France reporte puis annule la livraison de deux navires Mistral. L’abandon de ce contrat de 1,2 milliard d’euros abîme un peu plus le lien entre les deux gouvernements. Le soutien du Kremlin à Bachar-el-Assad, puis l’intervention russe en Syrie à partir de septembre 2015, sont un autre point de tension qui traverse le mandat de François Hollande.

La France et la Russie ont-elles de fortes relations commerciales ?

La Russie était fin 2014 le quatrième marché de la France en dehors de l’espace européen, après les États-Unis, la Chine et le Japon, selon la direction générale du Trésor. Les sanctions économiques infligées au pays (interdiction d’accès aux marchés de l’UE à certaines entreprises russes) cette année-là en réaction à la crise ukrainienne ont fait baisser les échanges commerciaux entre les deux pays d’environ 40 % depuis 2013. Aujourd’hui, la Russie a rétrogradé au 10e rang des partenaires de la France hors espace européen. Malgré cela, sous l’impulsion d’entreprises comme Auchan, Sanofi, Renault ou Schneider Electric, la France reste en 2016 le principal investisseur étranger en Russie, selon la Banque centrale russe.

Quel est l’impact de l’embargo russe sur l’agriculture française ?

En représailles des sanctions économiques infligées à la Russie le 31 juillet 2014, Vladimir Poutine décrète le 6 août un embargo sur les produits alimentaires en provenance de l’UE. En l’espace d’un an, les exportations agricoles françaises vers le pays chutent de 387 millions de dollars à 23 millions, selon une étude gouvernementale russe. Un chiffre à mettre en regard avec les 15 milliards d’euros d’exportations mondiales de produits agricoles français en 2015. Mais à ces pertes directes s’ajoutent d’autres effets indirects, plus difficiles à mesurer : dans les pays touchés par l’embargo russe, les débouchés sont plus réduits, ce qui accroît la concurrence entre les agriculteurs et fait baisser les prix.

Sur quoi se basent les accusations d’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle française ?

Emmanuel Macron a estimé lundi à Versailles que Russia Today et Sputnik, deux médias financés par le Kremlin, s’étaient comportés pendant la campagne présidentielle comme « des organes d’influence » et de « propagande mensongère ». Ils ont notamment relayé une rumeur sur l’homosexualité d’Emmanuel Macron, qualifié « d’agent américain » et soutenu par un « puissant lobby gay ». La réception de Marine Le Pen par Vladimir Poutine à Moscou un mois avant le premier tour, privilège d’ordinaire réservé aux chefs d’État étrangers, a aussi été vue comme un moyen de peser sur l’élection. Plusieurs entreprises de sécurité informatique, dont Trend Micro, soupçonnent la Russie d’être responsable du piratage de boîtes mails d’En marche.

Quels sujets Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont-ils abordés à Versailles ?

Sur la question de la Syrie, les deux hommes sont convenus que la lutte contre le groupe État islamique était la « priorité ». Le cas ukrainien a été discuté. Les deux chefs d’État ont annoncé leur intention d’organiser une réunion avec l’Allemagne et l’Ukraine pour parvenir à une « désescalade » du conflit. Emmanuel Macron a également précisé en conférence de presse avoir évoqué avec Vladimir Poutine la répression des homosexuels en Tchétchénie. Le dialogue entre les deux hommes a été « franc » et « sincère », selon le président français, qui a assumé des « désaccords » avec son homologue russe.