2 décembre 2017

On revient au début

La persécution des Rohingyas

Le pape a rencontré mardi la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi et a appelé au « respect de tout groupe ethnique ». Depuis fin août, plus de 620 000 musulmans rohingyas se sont réfugiés au Bangladesh, l’ONU dénonçant une « épuration ethnique » de cette minorité. Pourquoi les Rohingyas sont-ils apatrides et rejetés par une large partie de la population birmane, à majorité bouddhiste ? Pourquoi le pape a-t-il évité d’employer le mot « Rohingya » ? Quels événements ont provoqué un exode vers le Bangladesh ?

Qui sont les Rohingyas ?

Les Rohingyas sont une minorité musulmane, dans un pays, la Birmanie, à majorité bouddhiste. Au XIXe siècle, quand l’Empire britannique s’empare de la Birmanie, les musulmans, dont une partie se font appeler Rohingyas, représentent 5 % à 15 % de la population de l’Arakan, un État de l’ouest du pays, explique dans Le Monde l’historien Jacques Leider. Durant la domination britannique, de nombreux musulmans quittent le Bangladesh pour s’installer dans l’Arakan. Jusqu’à l’indépendance birmane en 1948, les Britanniques s’appuient largement sur cette main-d’œuvre bon marché pour l’agriculture ou l’administration, ce qui nourrit un ressentiment des bouddhistes à leur égard. On comptait envviron un million de Rohingyas dans l’Arakan avant le dernier exode selon Amnesty International, soit un tiers de la population de l’État.

Pourquoi sont-ils apatrides ?

En 1982, une loi votée par le pouvoir militaire décide que seuls les groupes ethniques présents sur le territoire avant 1823, date de la première guerre anglo-birmane, peuvent obtenir la nationalité birmane. 135 ethnies sont recensées officiellement. Les Rohingyas n’en font pas partie, car les autorités estiment qu’ils se sont installés en Birmanie au moment de la colonisation britannique. La perte de leur citoyenneté les prive de nombreux droits. Ils sont ainsi interdits de déplacement et ont un accès limité au marché du travail, à l’éducation et à la santé. 90 % des Birmans sont bouddhistes. Une large part de la population estime que la nationalité birmane est indissociable de cette religion.

Les Rohingyas ont-ils déjà vécu des exodes dans l’histoire récente ?

En 1978, à l’occasion d’une campagne de recensement, l’armée commet des violences contre les Rohingyas, poussant plus de 200 000 d’entre eux à fuir la Birmanie. Leur enrôlement dans des travaux forcés conduit à des départs massifs de 1991 à 1992. En 2012, le viol d’une jeune bouddhiste attribué à des Rohingyas entraîne une répression qui aboutit à un nouvel exode. L’ONG Human Rights Watch accuse alors le régime birman ainsi que plusieurs moines bouddhistes d’avoir commis des « crimes contre l’humanité ». Les nouveau-nés sont privés de certificats de naissance. Plusieurs lois restreignent encore les libertés des musulmans de l’Arakan.

Quels événements ont conduit à la situation actuelle ?

Malgré des décennies de persécutions, les Rohingyas n’avaient jamais recouru à la lutte armée. En octobre 2016, l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA), un mouvement de défense tout juste créé attaque plusieurs postes-frontières, ce qui entraîne de fortes représailles à l’encontre des musulmans de l’Arakan. Le 25 août 2017, l’ARSA tue une dizaine de policiers dans l’attaque simultanée d’une vingtaine de postes-frontières. La riposte de l’armée birmane fait plus de 400 morts (dont 370 Rohingyas). Au total, plus 620 000 Rohingyas ont fui au Bangladesh depuis fin août selon l’ONU, tandis que les ONG dénoncent des viols, des tortures et des massacres.

Comment Aung San Suu Kyi a-t-elle fait face à cette crise ?

Prix Nobel de la Paix en 1991, la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a été critiquée pour sa gestion de la situation. Plusieurs prix Nobel, dont le dalaï-lama, Malala Yousafzai ou Desmond Tutu, l’ont exhortée à intervenir. Mais le pouvoir d’Aung San Suu Kyi est limité. Après avoir dirigé le pays depuis 1962, les militaires ne sont plus à la tête de l’exécutif depuis 2016, mais la Constitution confie à l’armée les ministères de la Défense et de l’Intérieur ainsi qu’un droit de veto dans les deux chambres du Parlement où 25 % des sièges lui sont réservés. « En Birmanie nous avons deux gouvernements : l’un est celui d’Aung San Suu Kyi, l’autre est celui de l’armée », explique dans Le Monde le journaliste birman Sit Thu Aung Mynt.

Quelle a été la réaction de la communauté internationale ?

L’ONU a qualifié en septembre la situation d’« épuration ethnique », en se basant sur des témoignages et « des images satellites montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingyas ». Alors que la Chine et les États-Unis étaient opposés au vote de sanctions économiques contre la Birmanie, le secrétaire d’État américain (l’équivalent du ministre des Affaires étrangères) Rex Tillerson a lui aussi qualifié les exactions de « nettoyage ethnique » le 22 novembre, et n’exclut plus des « sanctions ciblées ». La Birmanie a signé le 23 novembre un accord avec le Bangladesh sur le retour de réfugiés Rohingyas, dont le contenu est imprécis. Le texte se contente d’affirmer que « le programme de retours doit débuter dans les deux mois ».

Pourquoi le pape a-t-il évité d’employer le mot « Rohingya » ?

Depuis Rome, le pape François s’est souvent ému du sort réservé aux Rohingyas, « torturés et tués en raison de leurs traditions et de leur foi ». En voyage officiel en Birmanie le 28 novembre, il s’est pourtant contenté d’appeler au « respect de tout groupe ethnique », sans évoquer les violences, ni prononcer le mot « Rohingya ». Le cardinal Charles Bo, archevêque de Rangoun, explique que l’utilisation de ce mot est « très politique », car elle sous-entend qu’il s’agit d’une « ethnie birmane », ce qui n’est légalement pas le cas. L’Église, qui soutient la transition menée par Aung San Suu Kyi, évite de s’opposer frontalement aux militaires par crainte de représailles à l’encontre des 700 000 catholiques birmans.