9 décembre 2017

On revient au début

L’Irlande du Nord face au Brexit

Le statut de l’Irlande du Nord figurait parmi les principaux points de blocage à un accord intermédiaire sur le Brexit, auquel sont parvenus hier la Commission européenne et le gouvernement britannique. En début de semaine, la Première ministre britannique, Theresa May, avait échoué à conclure cet accord en raison d’une discorde avec son allié nord-irlandais, le Parti unioniste démocrate (PUD). Depuis quand l’Irlande est-elle séparée en deux ? Quelles relations les deux parties de l’île ont-elles nouées ? Pourquoi le Brexit implique-t-il une redéfinition de ces relations ?

Pourquoi l’Irlande est-elle séparée en deux ?

L’Irlande est rattachée à la couronne d’Angleterre depuis le XIIe siècle. Mais la population de l’île, à majorité catholique, vit mal la domination de son voisin protestant. Une guerre d’indépendance éclate en 1919. En 1921, un traité signé entre les deux pays donne naissance à l’État libre d’Irlande. Seule région à majorité protestante, la province de l’Ulster, dans le nord-est de l’île, choisit de ne pas en faire partie et reste une nation membre du Royaume-Uni sous le nom d’Irlande du Nord. « Les nationalistes irlandais ont toujours considéré que l’Irlande du Nord faisait partie de leur territoire, explique à Brief.me Philippe Cauvet, professeur de civilisation irlandaise à l’Université de Poitiers. Les relations officielles entre les deux pays ont été quasi inexistantes jusqu’en 1965. »

Quel est le statut de l’Irlande du Nord  ?

À partir de 1921, l’Irlande du Nord jouit d’une large autonomie par rapport au reste du Royaume-Uni. Seules quelques compétences régaliennes, comme les Affaires étrangères ou la Défense, sont du ressort de Londres. Les catholiques, qui représentent un tiers de la population en Irlande du Nord au moment de la partition, selon les recensements officiels, sont victimes de discriminations durant cette période, notamment pour trouver du travail. L’appartenance religieuse se traduit dans la géographie (les communautés vivent séparément). Idem pour les écoles. Le droit de vote est conditionné à un certain niveau de richesse ou de propriété, ce qui pénalise la communauté catholique, moins fortunée.

Qu’est-ce qui déclenche le conflit nord-irlandais ?

Face à ces inégalités, des catholiques créent dans les années 1960 des associations pour la défense des droits civiques. Les manifestations pacifiques qu’elles organisent sont réprimées en 1968 par les forces de l’ordre. En 1969, devant le durcissement de la contestation, l’armée britannique est déployée en Irlande du Nord. Les affrontements évoluent en un conflit meurtrier, avec la formation de milices par les deux camps : les républicains catholiques, favorables à une Irlande unie, et les unionistes protestants, partisans d’un maintien de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni. En 1972, le gouvernement britannique suspend les institutions nord-irlandaises. Entre 1968 et 1998, le conflit fait plus de 3 200 morts et de 40 000 blessés, selon la police nord-irlandaise.

Comment a-t-il pris fin ?

Le conflit nord-irlandais prend officiellement fin en 1998 grâce à la signature de l’accord de Belfast, également appelé accord du Vendredi saint. Cet accord redéfinit l’organisation politique nord-irlandaise. Une nouvelle assemblée, plus représentative, est élue à la proportionnelle. Le partage du pouvoir entre la majorité unioniste et la minorité républicaine est rendu obligatoire. Les postes-frontières entre les deux pays disparaissent et les Nord-Irlandais obtiennent le droit de choisir entre les nationalités irlandaise et britannique, le cumul étant autorisé. Soumis par référendum aux deux parties de l’île le 22 mai 1998, l’accord est approuvé à 94 % par les Irlandais du Sud et à 71 % par les Irlandais du Nord. En décembre 1999, Londres lève sa tutelle sur le territoire.

Quelles sont les relations entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande depuis 1998 ?

Les accords de Belfast favorisent une normalisation des relations entre les deux voisins, alors que l’Irlande refusait jusque-là de reconnaître les institutions du Nord. Avec l’accord de 1998, Dublin accepte de réécrire les articles de sa Constitution qui affirmaient que son territoire s’étendait à l’île entière. Les modalités d’une éventuelle réunification sont aussi modifiées par l’accord de Belfast : elle ne sera désormais possible que si une majorité s’exprime en sa faveur à la fois au Nord et au Sud, par deux référendums simultanés et identiques. Enfin, un Conseil ministériel Nord-Sud est créé pour encourager la coopération et coordonner les actions de la République d’Irlande et de l’Irlande du Nord sur des questions d’intérêt mutuel (tourisme, environnement, transports, agriculture, éducation et santé).

Que change le Brexit pour l’Irlande et l’Irlande du Nord ?

La Première ministre britannique, Theresa May, ayant annoncé une sortie complète de l’Espace économique européen, une frontière effective entre l’Irlande du Nord et son voisin, membre de l’Union européenne, devrait théoriquement être rétablie dans le cadre du Brexit. Cette éventualité, contraire à l’accord de Belfast, est considérée comme inacceptable par l’Irlande et par les catholiques nord-irlandais. Au contraire, les unionistes protestants, représentés notamment par le Parti unioniste démocrate allié au Parti conservateur de Theresa May, refusent toute différence de statut entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. Lors du référendum de juin 2016, 56 % des Nord-Irlandais ont voté contre le Brexit.

Que prévoit l’accord conclu entre le Royaume-Uni et l’UE ?

Theresa May et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, ont annoncé hier à Bruxelles être parvenus à un accord englobant la question de la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Le texte certifie qu’il n’y aura pas de nouvelle « frontière dure ». Il garantit également que le retrait du Royaume-Uni du marché unique et de l’union douanière européenne s’appliquera de la même manière à l’lrlande du Nord. Cependant, l’accord n’avance aucune proposition concrète pour rendre cette solution applicable. « Ces objectifs sont contradictoires et en apparence impossibles à concilier », analyse Philippe Cauvet.