27 janvier 2018

On revient au début

Les combats des Kurdes de Syrie

La Turquie a lancé samedi dernier une offensive militaire contre les Unités de protection du peuple (YPG), un groupe de combattants kurdes établis dans le nord de la Syrie. Le 14 janvier, la coalition internationale antidjihadiste dirigée par les États-Unis avait annoncé que ces combattants participeraient à la création d’une force militaire chargée de sécuriser les territoires repris au groupe État islamique. En réaction, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait déclaré qu’il voulait « tuer dans l’œuf » cette armée « terroriste ».


À l’origine

Les Kurdes sont un peuple réparti entre quatre territoires limitrophes : la Turquie, qui accueille la communauté la plus nombreuse, la Syrie, l’Iran et l’Irak. lls n’ont jamais été réunis sous la bannière d’un pays indépendant. La première trace d’un Kurdistan remonte au XIIe siècle au sein d’un royaume qui englobait les quatre pays où ils vivent actuellement. Les Kurdes sont majoritairement des musulmans sunnites. Il n’existe pas d’unité de la langue : plusieurs dialectes cohabitent et ne s’écrivent pas tous dans le même alphabet. Il n’existe aucun recensement officiel de leur population. L’Institut kurde de Paris, une fondation reconnue d’utilité publique, l’estimait en 2016 à 36 millions au minimum dans ces régions.


Les dates clés

1962

En 1962, le gouvernement syrien organise un recensement au terme duquel 120 000 Kurdes, soit 20 % de la population kurde du pays, se voient retirer leur nationalité, car ils n’ont, selon les autorités, pas pu prouver leur présence avant 1945 en Syrie. Devenus apatrides, ils sont privés entre autres du droit de vote, de propriété, de diriger un commerce et même de se marier. Leurs enfants n’ayant pas le droit non plus au statut de citoyen syrien, cette population d’apatrides a augmenté jusqu’à atteindre près de 200 000 personnes en 2011 selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

1978

Le nationalisme kurde s’affirme à la fin des années 1970 à partir de la Turquie, avec la création en 1978 du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mouvement politique et groupe armé, il lutte pour l’indépendance du Sud-Est turc et appelle les Kurdes des pays limitrophes à l’union. En 1979, obligé de fuir la Turquie, le leader du PKK Abdullah Öcalan se réfugie en Syrie. Il sera protégé jusqu’en 1998 par le régime du président Hafez el-Assad, qui refuse pourtant tout statut particulier aux Kurdes dans son pays. « Öcalan a sacrifié la cause kurde en Syrie en échange du soutien militaire, financier et politique du régime syrien au PKK », explique à Brief.me Adel Bakawan, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste du Proche-Orient.

2004

Au cours d’affrontements entre supporters de deux équipes de football, l’une kurde et l’autre arabe, une intervention des forces de l’ordre au stade de Qamichli, dans le nord-est de la Syrie, fait six morts, tous Kurdes. C’est le point de départ de 13 jours de manifestations pour protester contre le manque de droits accordés aux Kurdes en Syrie. La contestation gagne les autres villes kurdes de Kobané ou Afrine, mais aussi Alep et certains quartiers de Damas. Des statues de Hafez el-Assad sont détruites, des bâtiments officiels saccagés. La répression menée par le gouvernement fait au moins 36 morts et 160 blessés, selon l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, et plus de 2 000 Kurdes sont arrêtés par le régime. Bachar el-Assad reconnaît officiellement au cours d’une interview télévisée le problème des Kurdes déchus de leur nationalité, mais ne lance pas un processus de naturalisation.

2011

Après le début du conflit syrien, le PYD, un mouvement proche du PKK fondé au début des années 2000, se dote d’une branche militaire structurée : les Unités de protection du peuple (YPG). Ces combattants kurdes prennent le contrôle d’une partie du nord de la Syrie en 2012 quand Bachar el-Assad en retire ses troupes pour concentrer ses forces dans d’autres régions. Ils s’illustrent lors de la bataille de Kobané, où ils résistent face au groupe État islamique (EI) avant d’être secourus par la coalition internationale antidjihadiste dirigée par les États-Unis. Ils forgent alors une alliance avec les pays occidentaux pour chasser l’EI du territoire syrien. Ils contribuent largement à la reprise, en octobre 2017, de la ville de Rakka, dont le groupe djihadiste avait fait sa capitale.


L’analyse

Les Kurdes contrôlent aujourd’hui, de fait, une large partie du nord de la Syrie. Fidèles aux idées prônées par le mouvement turc PKK, ils y ont installé trois cantons autonomes, administrés localement à la fois par les Kurdes et les Arabes qui y vivent. « Depuis son arrestation en 1999, Öcalan a complètement changé l’idéologie du PKK, analyse le sociologue Adel Bakawan. Il ne réclame plus aujourd’hui la création d’un Kurdistan indépendant, mais plaide pour un “confédéralisme démocratique”, c’est-à-dire une multitude de régions autonomes fédérées. » La position des Kurdes syriens est toutefois fragile : leur autonomie inquiète la Turquie, tandis que la Syrie, soutenue par la Russie, souhaite récupérer le contrôle de ces territoires. « L’expérience kurde en Syrie ne peut être viable sur la durée sans un soutien financier et militaire des États-Unis », affirme le chercheur.