5 mai 2018

On revient au début

Progrès et déclin des insecticides

L’Union européenne a décidé la semaine dernière d’interdire d’ici la fin de l’année trois néonicotinoïdes, des insecticides, au nom de la défense de la biodiversité, en particulier la préservation des abeilles. Les insecticides se sont développés au même titre que le reste des pesticides pour éviter les maladies des cultures agricoles et contrôler leur rendement. Plusieurs études scientifiques ont ensuite mis en évidence des risques liés à leur utilisation.


À l’origine

Les insecticides sont utilisés pour lutter contre les insectes et acariens nuisibles à l’homme, aux cultures ou aux denrées alimentaires. Ils font partie des pesticides, qui comprennent aussi les fongicides (utilisés contre les champignons) ou les herbicides (utilisés contre les mauvaises herbes). Leur utilisation remonte à l’Antiquité. Vers 160 av. J.-C., Caton l’Ancien recommande dans son traité d’agriculture « De agri cultura » l’utilisation du soufre contre la pyrale, un insecte qui ravage les vignes, puis Pline l’Ancien évoque l’arsenic dans son ouvrage « L’Histoire naturelle », publié vers 77, pour lutter contre les effets de certains vers sur les vignes. Les propriétés insecticides de la nicotine sont mentionnées au XVIIe siècle. Le développement au XIXe siècle de la chimie minérale, fondée sur des molécules non organiques, permet aussi de créer davantage de pesticides, par exemple à base de sels de cuivre ou de plomb.


Les dates clés

1911

Alors que les épidémies sur les vignes causées par un insecte comme le phylloxéra se multiplient au XIXe siècle en France, la défense des végétaux devient une priorité pour l’État et les producteurs. Le gouvernement crée le Service d’inspection phytopathologique des produits horticoles et agricoles en 1911. Il contrôle les importations et exportations de cultures agricoles, puis encadre et encourage dans certains cas l’usage de pesticides. Il trouve un relais à partir de 1931 dans la Ligue nationale de lutte contre les ennemis des cultures, un regroupement de syndicats agricoles. Elle prodigue, au niveau régional, départemental ou communal, des conseils de lutte contre les nuisibles et organise les traitements préventifs ou curatifs dont les modalités sont fixées par des arrêtés ministériels ou préfectoraux.

1939

Les insecticides et l’ensemble des pesticides deviennent plus facilement accessibles et peu chers grâce à l’émergence de la chimie permettant de créer des produits de synthèse, qui se répandent dans l’agriculture. Les propriétés insecticides du DDT, synthétisé pour la première fois en 1874, sont découvertes en 1939. Le DDT permet de tuer les mites, les doryphores (qui s’en prennent aux pommes de terre), les poux ou les moustiques. Les Américains en produisent en quantité pour leurs soldats à partir de 1943. 1,3 million de civils sont traités avec une poudre comprenant du DDT en 1944 à Naples, en Italie, pour contrer une épidémie de typhus, transmis par des poux. L’Organisation mondiale de la santé, un organisme qui dépend de l’ONU, lance en 1955 un programme mondial d’éradication du paludisme reposant principalement sur l’utilisation du DDT. Il est abandonné en 1969, en raison notamment de la découverte d’une résistance à la molécule chez un nombre croissant de moustiques.

1962

Les inquiétudes concernant les insecticides, et plus largement des pesticides, émises dès les années 1940 par certains scientifiques, se propagent lors de la sortie en 1962 de l’ouvrage « Le Printemps silencieux », de la scientifique américaine Rachel Carson. Elle y relate leurs dangers sur la biodiversité et le fait qu’une utilisation excessive, principalement de DDT, peut entraîner une mortalité accrue chez les animaux, en particulier chez les oiseaux, ainsi que chez les humains. Elle accuse l’industrie chimique et les pouvoirs publics de désinformation auprès des citoyens. Le livre, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires et traduit en 16 langues, devient l’une des références du mouvement écologique. L’ouvrage pousse les élus américains à créer l’Agence américaine de protection de l’environnement en 1970. Le DDT est interdit en France en 1971, aux États-Unis en 1972, ainsi que dans la plupart des pays industrialisés.

2016

Le Parlement français adopte en 2016 la loi de Reconquête de la biodiversité, qui prévoit l’interdiction des néonicotinoïdes, des insecticides qui agissent sur le système nerveux de certains insectes et en particulier sur celui des abeilles, menaçant leur rôle dans la pollinisation des végétaux. Elle entrera en vigueur en septembre 2018, avec des dérogations possibles jusqu’en 2020. Les néonicotinoïdes, commercialisés à partir du début des années 1990, sont les insecticides les plus utilisés dans le monde. Des apiculteurs et des scientifiques soulèvent dès les années 1990 leur dangerosité. Elle est reconnue en 2013 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments, une agence de l’UE, donnant lieu à la suspension de l’utilisation de trois d’entre eux. Sur proposition de la Commission européenne, les États membres ont voté la semaine dernière pour l’interdiction de ces trois molécules d’ici la fin de l’année, à l’exception des cultures sous serre.


Les entreprises

Bayer. Fondée en 1863 en Allemagne, la société Bayer est à l’origine une entreprise de colorants textiles. Elle se diversifie dès la fin du XIXe siècle dans l’industrie pharmaceutique et les pesticides. L’insecticide Gaucho est l’un de ses produits phares. Devenu le deuxième fournisseur de pesticides dans le monde, Bayer annonce le rachat de Monsanto en 2016, qui doit encore être finalisé. La Commission européenne l’autorise en mars 2018 après l’annonce de la cession d’une partie des activités de Bayer concernant les pesticides au groupe de chimie allemand BASF.

Monsanto. Créé en 1901 aux États-Unis, Monsanto produit à l’origine de la saccharine puis de l’aspirine et du caoutchouc, avant de commencer à mettre au point des insecticides et des herbicides à partir de 1945. En 1960, l’entreprise ouvre une division agriculture, ce qui marque les débuts de sa spécialisation dans ce secteur. L’un de ses chimistes met au point en 1970 la molécule du glyphosate, un herbicide commercialisé sous le nom de Roundup, qui devient le plus vendu au monde. Elle s’est depuis spécialisée dans la création de semences OGM.

ChemChina. Entreprise d’État chinoise, la China National Chemical Corporation, plus connue sous le nom de ChemChina, est un conglomérat créé en 2004 qui fabrique des pneus, des produits chimiques et des pesticides, dont elle est le plus gros producteur chinois. En 2016, elle annonce le rachat de l’entreprise suisse Syngenta, spécialisée dans les semences et plus gros producteur de pesticides au monde, pour près de 40 milliards de dollars. Il s’agit alors de la plus grosse acquisition chinoise à l’étranger, ce qui lui permet de devenir le numéro un mondial de l’agrochimie.