26 mai 2018

On revient au début

40 ans de politique de la ville

Emmanuel Macron a annoncé mardi des mesures à destination des quartiers défavorisés, mais a déclaré qu’il « n’est plus possible d’annoncer des plans banlieues », estimant qu’il était temps de « changer de méthode ». Les premiers plans à destination des banlieues sont nés à la fin des années 1970, pour remédier aux problèmes accumulés au sein des grands ensembles construits à partir des années 1950. Ils sont à l’origine d’une politique de la ville dédiée à la réduction des inégalités sur le territoire français.


Le concept

La politique de la ville rassemble les actions entreprises par l’État pour réduire les inégalités entre certains quartiers, où s’accumulent des difficultés sociales et économiques, et le reste du territoire. Comme le décrivait en 2002 la Cour des comptes, l’organisme chargé de contrôler la régularité des comptes publics, dans un rapport consacré à la politique de la ville, son action s’est « étendue » en raison de « l’aggravation de la crise des zones urbaines » à partir des années 1980. La politique de la ville relève ainsi à la fois de l’aménagement urbain, de l’action sociale, de l’éducation, de la prévention de la délinquance, de la sécurité, du développement économique et de l’emploi. Elle fait donc l’objet d’une action interministérielle. En 1990, après des émeutes à Vaulx-en-Velin, près de Lyon, le président François Mitterrand crée un ministère de la Ville, dont les attributions sont régulièrement revues. Elles sont prises en charge depuis 2017 par le ministère de la Cohésion des territoires.


Les dates clés

1977

Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, le ministre du Logement Jacques Barrot lance en 1977 un premier plan à destination des banlieues, baptisé « Habitat et vie sociale ». Selon la circulaire qui l’instaure, ce programme vise à « enrayer la dégradation physique et sociale de certains “grands ensembles” qui risquent de se transformer en ghettos ». Durant quatre ans, les logements, leur environnement et les services publics présents dans 53 cités HLM (habitat à loyers modérés) sont réaménagés. En 1973, une circulaire avait mis fin à la construction des grands ensembles HLM, facteurs de « ségrégation sociale ». Les grands ensembles sont des bâtiments d’habitation collectifs accueillant plusieurs centaines voire milliers de personnes construits en France à partir des années 1950, souvent sous forme de barres et de tours, pour faire face à l’exode rural et à l’arrivée de migrants répondant au besoin de main-d’œuvre des entreprises françaises.

1983

Deux ans après les premières émeutes urbaines dans plusieurs villes du Rhône, Gilbert Bonnemaison, député-maire PS d’Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, remet en 1983 au Premier ministre, Pierre Mauroy, le rapport « Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité ». Il relève que le problème de la délinquance est concentré dans les zones à la périphérie des métropoles. Le rapport suggère de répartir équitablement les logements sociaux entre les communes françaises pour éviter les déséquilibres géographiques, de favoriser la réhabilitation des logements, de développer les équipements socio-éducatifs dans les grands ensembles et de mieux répartir les immigrés dans les programmes de logements sociaux.

1996

Le président de la République Jacques Chirac annonce en 1996 un « plan Marshall » pour lutter contre « la fracture sociale » que subissent les banlieues. Sont créées les zones urbaines sensibles (ZUS) qui deviennent les territoires prioritaires de la politique de la ville. Elles sont définies en fonction des difficultés de développement économique et d’accès à l’emploi. Des zones franches urbaines sont également instaurées pour encourager l’investissement des entreprises en les exonérant d’impôts et de certaines cotisations en échange d’embauches réalisées sur place. Les ZUS sont remplacées en 2014 par les « quartiers prioritaires ». Il en existe actuellement 1 500, où vivent 5,5 millions de personnes, selon le ministère de la Cohésion des territoires. Le taux de chômage y était de 26,4 % en 2017, contre environ 9 % en France métropolitaine, et le taux de pauvreté y était trois fois plus élevé que dans le reste du territoire, d’après l’Observatoire national de la politique de la ville, un organisme public.

2005

Alors qu’ils étaient poursuivis par des policiers, trois jeunes hommes se réfugient dans un transformateur EDF fin octobre 2005, à Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Ils sont électrocutés et deux d’entre eux décèdent. L’événement déclenche trois semaines d’émeutes dans les banlieues françaises, touchant jusqu’à 274 communes. Selon le ministère de l’Intérieur, environ 11 000 policiers et gendarmes sont mobilisés, dont 200 sont blessés. Plus de 10 000 voitures sont brûlées et 233 bâtiments publics détériorés. Le gouvernement déclare l’état d’urgence sur tout le territoire. Pour répondre à ces émeutes, plusieurs mesures sont adoptées en mars 2006 dans le cadre de la loi pour l’égalité des chances. Elle crée des classes préparatoires aux grandes écoles dans les quartiers prioritaires et met en place le service civil volontaire, une forme d’engagement citoyen auprès d’associations ou de services publics.


L’analyse

Thomas Kirszbaum, sociologue, spécialiste de la politique de la ville, explique à Brief.me que le bilan des plans banlieue, souvent critiqué, doit être nuancé.

« Tout le monde ou presque s’accorde sur l’échec de la politique de la ville ​en matière de réduction des inégalités. Mais elle ne peut pas porter seule cette responsabilité, car elle a toujours été dotée de moyens très faibles. Cet échec est surtout imputable aux autres politiques publiques. C’est une illusion de croire que le lieu de résidence est la ​seule cause des problèmes de pauvreté et de racisme, laissant penser qu’on pourrait les résoudre en améliorant le cadre de vie. Seules la redistribution sociale et une lutte efficace contre les discriminations pourraient venir à bout de ces problèmes. Et si les caractéristiques de ces territoires ne s’améliorent pas, ils jouent une fonction essentielle d’accueil de populations qui ne peuvent pas se loger ailleurs. Les gens qui s’en sortent finissent par quitter ces quartiers​, ce qui ne se voit pas dans les statistiques​. »