7 juillet 2018

On revient au début

La sécurisation des prisons

La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a annoncé lundi avoir demandé à l’Inspection générale de la justice d’enquêter sur les défaillances du centre pénitentiaire de Réau en Seine-et-Marne, d’où s’est évadé dimanche le braqueur récidiviste Redoine Faïd. Celui-ci s’est échappé au moyen d’un hélicoptère qui s’est posé au sein de la prison.


À l’origine

En 1656, un édit de Louis XIV crée l’Hôpital général à Paris pour enfermer les mendiants, vagabonds, fous et prostituées. En 1680, on compte une trentaine d’hôpitaux généraux dans le pays, où l’incarcération se fait sans jugement. Les évasions sont fréquentes en raison du mauvais état des bâtiments et du manque de surveillants. Après la Révolution française, le premier Code pénal de 1790 instaure la peine de privation de liberté. Les établissements, qui étaient souvent des abbayes ou des forteresses, passent sous le contrôle d’une administration centralisée (dépendant du ministère de l’Intérieur, puis de celui de la Justice), qui construit un réseau de maisons centrales au cours du XIXe siècle. Les prisons doivent à la fois assurer la sécurité des détenus et des surveillants et se prémunir contre les évasions, mutineries et violences. Les règles de sécurité évoluent en réaction à celles-ci. Elles sont par exemple renforcées après les évasions répétées de partisans de l’Algérie française dans les années 1950.


Les dates clés

1974

À l’été, de violentes mutineries pour protester contre les conditions de détention éclatent dans plus de 120 prisons. Les surveillants se mobilisent aussi, réclamant de meilleures conditions de travail. Jean Lecanuet, le ministre de la Justice, met alors en place une réforme pénitentiaire. Elle crée des centres de détention, établissements à la discipline allégée et tournés vers la réinsertion, et des maisons d’arrêt pour les prévenus et les courtes peines, aux côtés des maisons centrales déjà existantes. Elle instaure aussi des quartiers de haute sécurité (QHS) pour les détenus les plus dangereux, s’étant déjà évadés par le passé ou risquant de le faire. Placés en cellule individuelle, ils sont soumis à un isolement total. Dénonçant une violation des droits de l’homme, des intellectuels comme Michel Foucault et des journaux dont Libération mènent une campagne pour obtenir la fermeture des QHS, qui disparaîtront en 1982, remplacés par des quartiers d’isolement.

1981

Le 27 février au matin, Gérard Dupré et Daniel Beaumont, incarcérés pour grand banditisme, s’évadent de la prison de Fleury-Mérogis (Essonne) en hélicoptère, une première en France. Les modes d’évasion les plus fréquents sont la fuite lors d’une sortie médicale, l’escalade des murs d’enceinte (comme Jacques Mesrine en 1978 depuis la prison de la Santé à Paris), l’utilisation d’une voiture-bélier par des complices ou la prise en otage de surveillants avant une fuite en voiture. L’évasion de Dupré et Beaumont met en lumière plusieurs failles de sécurité : absence de filins anti-hélicoptère, absence de gardiens sur le terrain de promenade où l’hélicoptère s’est posé et miradors ayant vue uniquement sur l’extérieur de la prison. Le gouvernement annonce le renforcement de mesures de sécurité, dont la multiplication des miradors. Dans les 20 ans qui suivent, on compte 10 évasions réussies en hélicoptère.

2001

Une tentative d’évasion à Fresnes (Val-de-Marne) en mai et une évasion réussie à Borgo (Haute-Corse) en juin poussent le ministère de la Justice à commander un rapport sur la sécurité des prisons au directeur des services pénitentiaires de Paris, Jean-Marc Chauvet. En octobre, il fait une série de recommandations pour renforcer la sécurité des bâtiments (généralisation des miradors et des filins, surélévation des murs d’enceinte intérieurs), le suivi des détenus (écoute des conversations téléphoniques) et la formation des surveillants. Il souligne aussi « la spécificité de la France en matière d’évasion par hélicoptère », un phénomène inexistant ou rarissime chez nos voisins européens. En 2002, le brouillage des téléphones portables entre en vigueur. En 2003, des équipes régionales d’intervention et de sécurité sont créées pour venir en renfort en cas d’incident. Certaines mesures, comme les filins anti-hélicoptère, ne sont mises en œuvre que dans une partie des prisons en raison de leur coût, soulignent les établissements pénitentiaires.

2017

Le 15 août dans la matinée, un drone survole le centre pénitentiaire de Valence (Drôme), passe entre les mailles du filin anti-hélicoptère et dépose dans la cour de promenade un colis, dont le contenu n’est pas retrouvé malgré les fouilles menées. Cette intrusion se produit dans un établissement pourtant moderne, inauguré en 2015. Des drones ont également survolé la prison de Réau (Seine-et-Marne), d’où s’est évadé Redoine Faïd dimanche, quelques mois avant son évasion. Le ministère de la Justice a recensé une quinzaine de survols de prisons par des drones en 2016 et 2017. « Un nombre bien en deçà des remontées des collègues. Tout n’est pas comptabilisé », a affirmé au Figaro Jérôme Massip, secrétaire général du Syndicat pénitentiaire des surveillants.


Les personnages

Henri Masers de Latude. Originaire du Languedoc, il arrive à Paris en 1749 à l’âge de 24 ans et dénonce un faux complot (qu’il a monté lui-même) contre la marquise de Pompadour afin d’obtenir ses faveurs. Démasqué, il est emprisonné dans le donjon de Vincennes, dont il s’évade, puis à la Bastille, dont il s’évade également et à plusieurs reprises. Enfermé pendant 35 ans, il est libéré en 1784 et publie ses Mémoires, devenant un symbole de la résistance à la prison.

Michel Vaujour. Né en 1951 dans les Ardennes, Michel Vaujour est un braqueur récidiviste qui passe 27 ans en prison, dont 17 à l’isolement, et réalise cinq évasions. La plus célèbre est la quatrième, lorsqu’il s’échappe de la Santé, emporté par un hélicoptère piloté par son épouse de l’époque, Nadine Vaujour. Blessé lors d’une cavale, il devient hémiplégique, se rééduque et bénéficie d’une libération conditionnelle en 2003.

Antonio Ferrara. Fils d’immigrés italiens, il grandit en région parisienne avant d’être condamné pour braquage à main armée. Incarcéré en 1997 à Fleury-Mérogis, il s’en évade l’année suivante en profitant d’un transfert pour une consultation médicale. En cavale pendant quatre ans, il est repris et placé sous haute surveillance, ce qui ne l’empêche pas d’organiser sa spectaculaire évasion de Fresnes en 2003, aidé d’un commando de 12 hommes qui font sauter les portes de la prison à l’explosif. Interpellé quatre mois plus tard, il est toujours en prison, sa date de libération étant fixée à 2028.