14 juillet 2018

On revient au début

Les relations entre l’Érythrée et l’Éthiopie

L’Érythrée et l’Éthiopie ont annoncé dimanche le rétablissement de leurs relations diplomatiques, à l’occasion d’une visite en Érythrée du Premier ministre éthiopien en poste depuis avril, Abiy Ahmed. Les dirigeants ont signé lundi une déclaration mettant fin à l’état de guerre entre les deux pays. Hier, le gouvernement éthiopien a annoncé que le président érythréen, Isaias Afwerki, se rendrait aujourd’hui en visite officielle dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba.


À l’origine

Située au bord de la mer Rouge et convoitée par des puissances étrangères, l’Érythrée est contrôlée du XVIe au XIXe siècle par l’Empire ottoman, avant qu’une partie soit vendue à l’Égypte, puis à l’Italie. L’Italie fonde officiellement en Érythrée sa première colonie africaine en 1890 et en fixe les frontières. Elle est intégrée plus tard au territoire de l’Afrique orientale italienne qui comprend l’Éthiopie, occupée par l’Italie à partir de 1936, et la Somalie. Le Royaume-Uni prend le contrôle de l’Érythrée lors de la Seconde Guerre mondiale en 1941. Elle est rattachée en 1952 à l’Éthiopie sous la forme d’un État fédéral sur proposition des Nations unies, ce qui permet à l’Éthiopie d’avoir un accès à la mer. Le pays annexe l’Érythrée 10 ans plus tard. L’Éthiopie est aujourd’hui le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique avec 107,3 millions d’habitants selon l’agence de renseignement américaine CIA, tandis que l’Érythrée en compte 5,9 millions.


Les dates clés

1993

L’Érythrée obtient son indépendance de l’Éthiopie en 1993, après 30 ans de guerre. Celle-ci avait débuté en 1961, quelques mois avant l’annexion de l’Érythrée par l’Éthiopie, lorsque le Front de libération de l’Érythrée, un mouvement indépendantiste, avait lancé des opérations militaires contre l’Éthiopie, qui restreignait de plus en plus l’autonomie du territoire depuis la création de l’État fédéral. La fin du conflit a été accélérée par un changement de régime en Éthiopie : en 1991, des opposants éthiopiens, aidés par des militants indépendantistes érythréens, ont renversé le régime militaire d’inspiration communiste au pouvoir dans le pays et un gouvernement provisoire a été mis en place. Des pourparlers ont mis fin à la guerre entre les deux pays en 1991 et l’Éthiopie a reconnu à l’Érythrée le droit d’organiser un référendum d’indépendance, approuvé à 99,8 % par la population.

1998

Les tensions ne sont toutefois pas apaisées et les deux pays entrent à nouveau en guerre en 1998 en raison de désaccords frontaliers. Le conflit est déclenché en mai 1998 lorsque des soldats érythréens pénètrent à Badmé, une commune de quelques milliers d’habitants sans ressources spécifiques. Des forces éthiopiennes les repoussent. L’Érythrée lance une offensive sur plusieurs fronts pour prendre à l’Éthiopie des territoires qu’elle estime être les siens. L’Éthiopie en fait de même. En 2000, l’Éthiopie lance une offensive qui conduit à un cessez-le-feu en juin. Un accord de paix est signé en décembre et instaure une zone démilitarisée le long de la frontière érythréenne, où sont déployés des Casques bleus de l’ONU. La guerre a fait entre 50 000 et 100 000 morts, selon le Service de recherche du Congrès américain.

2002

L’accord de paix prévoit aussi la mise en place d’une commission frontalière, créée en 2002 sous l’égide de la Cour d’arbitrage internationale de la Haye, située aux Pays-Bas. Elle est chargée de définir un tracé frontalier que les deux pays ont promis d’accepter. Elle attribue le village de Badmé à l’Érythrée, mais l’Éthiopie rejette ce tracé et y maintient des troupes. « L’Éthiopie a gagné militairement la guerre et refuse selon ce principe de retirer ses troupes de Badmé, explique à Brief.me Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université catholique de Lille et spécialiste de la Corne de l’Afrique. Cela tombe au moment de la guerre contre le terrorisme lancée par les États-Unis et aucun État ne s’oppose à l’Éthiopie, car elle est le pilier de la lutte contre le terrorisme dans la région. » Les deux pays rompent toutes relations. L’Érythrée prend prétexte de ces tensions pour durcir son régime et étendre son service national, supprimant la limite de 18 mois en vigueur jusqu’alors. L’ONG Amnesty International assimile ce service national à du « travail forcé ».

2018

Le Premier ministre éthiopien, Haile Mariam Dessalegn, présente sa démission en février 2018 face à des manifestations antigouvernementales qui ont débuté deux ans plus tôt et en raison de fractures au sein de la coalition au pouvoir depuis 1991. Abiy Ahmed, issu d’un autre parti de la coalition et de l’ethnie oromo, la plus importante du pays, le remplace en avril. À son arrivée à la tête du gouvernement, il libère des opposants, restaure Internet, qui était coupé en dehors de la capitale Addis-Abeba depuis décembre, et lève l’état d’urgence instauré en février et prévu pour durer six mois. Il entame également un rapprochement avec l’Érythrée. À l’issue d’une rencontre le 8 juillet avec le président érythréen, Isaias Afwerki, il annonce le rétablissement des relations diplomatiques avec son voisin. Le lendemain, les deux chefs d’État signent une déclaration de paix et de coopération.


L’analyse

« Le rapprochement entre l’Érythrée et l’Éthiopie est aussi historique que celui entre les deux Corée », estime la spécialiste de la Corne de l’Afrique Sonia Le Gouriellec. Selon elle, il peut y avoir un impact fort dans la région sur le long terme : « Ce conflit entre les deux pays est au cœur de la crise dans la Corne de l’Afrique, car ils soutiennent les oppositions armées de l’autre et mènent des guerres par procuration, comme en Somalie ». Elle souligne que ce rapprochement a été encouragé par les États-Unis, qui disposent d’une base militaire à Djibouti, par la Chine, qui investit massivement dans la Corne de l’Afrique, et par l’Arabie saoudite, tous ayant « intérêt à ce que la région soit stabilisée ». La reprise des relations signifie que le président érythréen « n’a plus d’excuse pour maintenir le service national, alors qu’il fonde la légitimité de son pouvoir sur l’état de guerre avec son voisin », analyse-t-elle. Néanmoins, l’Érythrée est un « régime totalitaire », qui n’a pas de Constitution, de parti d’opposition ou d’élections, constate Sonia Le Gouriellec.