22 septembre 2018

On revient au début

La France face à son passé en Algérie

Emmanuel Macron a reconnu le 13 septembre la responsabilité de la France dans la mort en Algérie, en 1957, du militant communiste et anticolonialiste Maurice Audin. Un document remis à son épouse affirme qu’il « est mort sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France », alors que l’État n’avait jamais admis le caractère organisé de la répression et de la torture.


À l’origine

Sous la tutelle de l’Empire ottoman depuis la fin du XVIe siècle, l’Algérie devient une colonie française en 1830 avec la prise d’Alger par des troupes françaises. Fin 1954, des mouvements nationalistes algériens rassemblés dans le Front de libération nationale (FLN) déclenchent une insurrection armée. C’est le début de la guerre d’Algérie. La violence des affrontements conduit les colons à se retourner contre le gouvernement français, entraînant sa chute et le retour au pouvoir du général de Gaulle. Ce dernier reconnaît en 1959 le droit à l’autodétermination du peuple algérien, suscitant la colère des partisans de l’Algérie française et la création de l’Organisation armée secrète (OAS). Le 18 mars 1962, le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne signent les accords d’Évian qui instaurent un cessez-le-feu et débouchent sur l’indépendance de l’Algérie en juillet. Le conflit a fait environ 500 000 morts militaires et civils, selon les estimations d’historiens français.


Les dates clés

1962

Quatre jours après la signature des accords d’Évian, le gouvernement français prend deux décrets d’amnistie. Le premier, demandé par les négociateurs algériens, concerne les indépendantistes qui se sont battus en Algérie. Le deuxième, pris à la seule initiative de la France, lève toutes les poursuites pour les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre », ce qui revient à absoudre les fonctionnaires et militaires coupables d’actes de torture. En avril, des ordonnances élargissent l’amnistie aux actes réalisés en métropole. Puis, trois lois de 1964, 1966 et 1968 étendent l’amnistie aux militants de l’Algérie française et de l’OAS qui a commis des attentats. « On a décidé “d’enterrer” les problèmes », notait l’historien Stéphane Gacon dans un article publié en 2005 dans la revue Histoire de la justice. En incitant à oublier un passé douloureux, expliquait-il, le général de Gaulle voulait restaurer l’unité nationale et apaiser les relations avec l’armée.

1992

Pierre Joxe, le ministre français de la Défense, ouvre en juillet 1992 les archives militaires liées aux événements d’Algérie, en application d’une loi de 1979 qui les rend accessibles 30 ans après les faits. Une grande quantité de documents sont désormais consultables, à l’exception d’archives spécifiques (comportant des noms de personnes ou liées à la sûreté de l’État). « Les historiens et le grand public en bénéficient. C’est un signe fort envoyé par l’État », explique à Brief.me l’historienne Raphaëlle Branche, auteure de plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie. Outre les commémorations du trentième anniversaire du massacre du 17 octobre 1961 (exécution d’une centaine de militants indépendantistes par la police à Paris), des documentaires sur le conflit sont diffusés à la télévision, dont « La Guerre sans nom » de Bertrand Tavernier en 1992, et des expositions sur cette période sont organisées.

1999

L’Assemblée nationale adopte le 10 juin 1999 une proposition de loi qui impose l’usage de l’expression « guerre » pour décrire les événements qui se sont déroulés entre 1954 et 1962. La formulation « aux opérations effectuées en Afrique du Nord » jusqu’ici employée dans tous les documents officiels français est remplacée par « à la guerre d’Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc ». « Le texte est voté à l’unanimité par des députés dont la majorité a vécu la guerre », explique à Brief.me l’historien Rémi Dalisson. C’est la première reconnaissance par la France de la guerre d’Algérie, 45 ans après le début du conflit. En 1997, Jean-Pierre Masseret, secrétaire d’État aux Anciens combattants, l’avait anticipée en déclarant : « Permettez-moi d’utiliser l’expression de guerre d’Algérie, je sais bien que c’était une guerre, tout simplement. »

2000

En juin 2000, Le Monde dévoile le témoignage de Louisette Ighilahriz, indépendantiste algérienne torturée pendant trois mois fin 1957 dans les bureaux du général Massu, qui dirigeait alors les troupes françaises à Alger. En octobre, L’Humanité publie un appel de 12 intellectuels demandant à l’exécutif français de condamner ces actes de torture. En novembre, le général Aussaresses, appelé en renfort par Massu, reconnaît avoir torturé et tué 24 prisonniers algériens. Alors qu’il avait apporté son soutien à l’appel d’octobre, Lionel Jospin, Premier ministre de Jacques Chirac, s’oppose à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les tortures. Promettant de faciliter l’accès aux archives, il condamne des « dévoiements minoritaires », ce qui va à l’encontre des recherches d’historiens montrant l’emploi systématique de la torture par l’armée française. « C’est une occasion manquée », estime l’historienne Raphaëlle Branche. Emmanuel Macron est le premier dirigeant français à reconnaître l’existence d’un « système légalement institué » permettant le recours à la torture.


Les personnages

Benjamin Stora. Né en 1950 à Constantine dans une famille juive algérienne, il s’exile en métropole en 1962, juste avant l’indépendance. Docteur en histoire et en sociologie, un temps militant trotskiste, il publie en 1991 « La gangrène et l’oubli » qui analyse le refoulement de la mémoire de la guerre. Auteur d’une trentaine d’ouvrages et d’une dizaine de films, il est devenu un historien de référence sur l’Algérie, consulté par les présidents français sur les questions d’immigration et de diplomatie.

Laurent Schwartz. Premier mathématicien français à obtenir, en 1950, la médaille Fields, distinction la plus prestigieuse dans ce domaine, ce professeur à l’École polytechnique et membre de l’Académie des sciences est aussi connu pour son engagement politique en faveur de l’indépendance de l’Algérie et contre la torture. À l’automne 1957, il devient le président du comité Maurice Audin, créé pour éclaircir les conditions de la mort de ce jeune militant communiste disparu après son arrestation le 11 juin 1957 à Alger et dont Laurent Schwartz était le professeur. En 2000, il fait partie des 12 signataires de l’appel publié dans L’Humanité pour la reconnaissance officielle des actes de torture commis en Algérie.

Louisette Ighilahriz. Née en 1936 au Maroc, elle s’engage à 21 ans dans les rangs des indépendantistes du FLN, sous le nom de Lila, lors de la bataille d’Alger. Grièvement blessée dans une embuscade, elle est capturée par l’armée française. Torturée et violée pendant trois mois à l’état-major de la 10e division parachutiste du général Massu, elle est sauvée par un médecin qui la fait transférer en prison. Après avoir raconté son calvaire au Monde en 2000, elle a publié un récit autobiographique en 2001, intitulé « Algérienne » et recueilli par la journaliste Anne Nivat.