3 novembre 2018

On revient au début

La dictature militaire au Brésil

Le candidat ultraconservateur Jair Bolsonaro a remporté dimanche le second tour de l’élection présidentielle au Brésil. Ancien militaire et député depuis 1991, il a plusieurs fois déclaré son admiration pour la dictature militaire, au pouvoir dans le pays de 1964 à 1985.


À l’origine

Entre 1945 et 1964, le régime en place au Brésil est une république démocratique, la Deuxième République. Le président est élu au suffrage universel direct et partage le pouvoir avec un Congrès composé de deux chambres. Après la révolution cubaine de 1959, l’armée brésilienne, soutenue par les États-Unis, défend une « doctrine de sécurité nationale » qui affirme la nécessité d’un État fort capable de mener une « guerre contre-insurrectionnelle » interne pour empêcher une révolution communiste. Dans un contexte économique difficile et alors que les réformes sociales du président Joao Goulart provoquent des manifestations, l’armée déclenche un coup d’État le 31 mars 1964. Il aboutit, le lendemain, à la mise en place d’une dictature militaire.


Les dates clés

1964

Le 9 avril 1964, l’Acte institutionnel n°1, un acte législatif pris par les militaires, déclare que les forces armées « représentent le peuple et en son nom exercent le pouvoir constituant ». La constitution de 1946 est maintenue, mais largement amendée. L’élection du président au suffrage universel direct est supprimée et transférée au Congrès, dont les membres peuvent être destitués par l’exécutif. Ces dispositions entraînent la révocation des parlementaires opposés à la junte militaire et le 11 avril, le maréchal Castelo Branco est élu président. « Dans un premier temps, les militaires bénéficient d’un soutien d’une partie de la population, notamment de nombreux journaux. Des personnes sont bannies ou voient leurs droits bafoués, mais la torture n’est pas encore généralisée et la censure est surtout une autocensure engendrée par la peur », explique à Brief.me Silvia Capanema, historienne et maître de conférences à l’université Paris-XIII.

1968

L’Acte institutionnel n°5 du 13 décembre 1968 marque le début des « années de plomb ». Il dote le président de pouvoirs étendus, suspend le Congrès et la Constitution et abroge des libertés individuelles, comme la liberté d’opinion. L’armée et la police sont autorisées à arrêter et emprisonner des « suspects » hors de tout contrôle judiciaire, l’exécutif peut restreindre la liberté de déplacement sans décision de justice et la torture devient une « politique d’État ». « C’est “le coup d’État dans le coup d’État”, un durcissement qui vise à mieux contrôler la population alors que les militaires ont progressivement perdu une grande partie de leurs soutiens civils de 1964 », raconte Silvia Capanema.

1974

En mars 1974, lors de sa prise de fonction comme président de la République, le général Ernesto Geisel annonce l’ouverture d’une période de « détente » politique. Après avoir connu une croissance économique de près de 10 % par an en moyenne entre 1968 et 1973, l’économie brésilienne souffre du choc pétrolier de 1973. Le pays est très endetté et les prix à la consommation augmentent rapidement, ce qui alimente un mécontentement populaire. « Les militaires se rendent comptent qu’ils ne vont pas pouvoir garder le pouvoir éternellement, analyse Silvia Capanema. Ils préfèrent donc mener eux-mêmes la transition démocratique. La censure s’assouplit et le comportement des militaires change, comme par exemple en 1978 lorsque de grandes grèves ouvrières ne sont pas réprimées. »

1979

Les militaires brésiliens entament un lent retour vers un régime civil en 1979. En janvier, l’acte institutionnel n°5 est abrogé. Les magistrats retrouvent leur indépendance, la censure est assouplie et les droits fondamentaux des citoyens sont restaurés. En août, le Congrès vote une loi d’amnistie qui prévoit l’absence de poursuites contre les policiers et les militaires, mais aussi contre les opposants. Elle permet ainsi le retour des exilés politiques au Brésil. Des élections libres sont organisées en 1982 pour des postes de gouverneur de région et pour différents sièges d’élus locaux. Le pays retrouve un président civil en 1985, après 21 ans de pouvoir militaire.


Le chiffre

434 morts. En 2011, une « commission nationale de la vérité » (CNV) est formée à l’initiative de Dilma Roussef, alors présidente du pays, qui a été arrêtée et torturée pendant 22 jours en 1970. La CNV rend en 2014 un rapport de plusieurs milliers de pages sur les crimes commis par la dictature militaire pendant 21 ans et déclare que la torture a fait l’objet d’une « politique d’État » et d’une « action généralisée et systématique ». 434 morts ou disparus sont officiellement imputés à ce régime, mais la CNV souligne que « ces chiffres ne correspondent pas au total de morts et disparus. Ce ne sont que les cas qui ont pu être prouvés malgré le manque d’accès aux documents des Forces armées qui affirment les avoir détruits ». « Les historiens estiment qu’entre 30 000 et 50 000 personnes ont été torturées et emprisonnées durant cette période », précise l’historienne Silvia Capanema.