19 janvier 2019

On revient au début

Les « années de plomb » en Italie

L’ancien militant d’extrême gauche italien Cesare Battisti, arrêté samedi dernier en Bolivie, est arrivé lundi en Italie où il a été remis aux forces de l’ordre. Il avait été condamné à la prison à perpétuité par la justice italienne en 1993 pour plusieurs homicides commis dans les années 1970. Il avait trouvé refuge en France à partir des années 1990 avant d’en repartir en 2004. De la fin des années 1960 au début des années 1980, l’Italie a connu une période de troubles et de violences, appelée les « années de plomb », au cours de laquelle se sont affrontés des groupes néo-fascistes et d’extrême gauche, cherchant à déstabiliser le pouvoir.


À l’origine

Un peu plus de 20 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute de son régime fasciste, l’Italie, comme la plupart des pays occidentaux, voit se multiplier en 1968 les révoltes étudiantes et ouvrières réclamant plus de libertés sociales. Le pays est encore marqué par une unification récente – elle remonte à 1861 – et les disparités régionales sont toujours flagrantes, entre un nord riche et industrialisé et un sud pauvre et rural. Beaucoup de paysans du sud ont migré vers le nord pour devenir ouvriers. La vie politique est dominée par le parti de centre droit Démocratie chrétienne, au pouvoir depuis 1945. Le Parti communiste italien représente le premier parti d’opposition. Contrairement à la France, les mouvements de contestation perdurent après 1968, menés par des militants adeptes de l’idéologie marxiste-léniniste, auxquels des groupes néo-fascistes répondent par une série d’attentats. Cette période restera connue comme celle des « années de plomb », d’après une expression forgée par le film éponyme de la cinéaste allemande Margarethe von Trotta.


Les dates clés

1969

Le 12 décembre 1969, à 16h37, une bombe explose sur la Piazza Fontana, à Milan, faisant 16 morts et 88 blessés. Dans l’heure qui suit, trois autres bombes explosent à Rome, faisant 16 blessés, et une autre, inactive, est retrouvée à Milan. Les forces de l’ordre soupçonnent aussitôt la mouvance anarchiste et arrêtent environ 80 personnes. L’attentat est finalement attribué par la justice à des militants néo-fascistes. Le 12 décembre 1969 est considéré par la plupart des historiens comme le début des « années de plomb » en Italie. Plusieurs militants d’extrême gauche décrivent ce jour comme celui de la « perte de l’innocence » qui a poussé certains d’entre eux à la « lutte armée ». Ils le considèrent comme le symbole de la « stratégie de la tension », c’est-à-dire une « complaisance de l’État vis-à-vis de la violence fasciste de plus en plus manifeste, visant à susciter une panique et à instaurer un état d’urgence, afin de mettre un terme à l’agitation de 1968 et dans une optique anticommuniste », explique à Brief.me Grégoire Le Quang, historien et spécialiste des « années de plomb » en Italie.

1973

Plusieurs groupes d’extrême gauche se réunissent en avril 1973 à Bologne pour fonder le mouvement Autonomia Operaia (Autonomie ouvrière). Il s’agit d’un mouvement hétérogène qui souhaite sortir du capitalisme et revendique l’émancipation du prolétariat face à toute structure institutionnelle, dont l’État. S’y retrouvent des gens issus des comités de quartier ayant émergé au cours des années 1960, des étudiants, des ouvriers qui ne se retrouvent plus dans le mouvement syndical et des membres du Parti communiste italien. Ces derniers sont déçus par la démarche entamée par le secrétaire général du parti, qui cherche à partir de septembre 1973 à établir un « compromis historique » avec la formation de centre droit Démocratie chrétienne. Les membres du mouvement « refusent les modalités d’action terroriste et l’action armée dans un premier temps, détaille Grégoire Le Quang, avant que plusieurs groupes ne se militarisent, notamment à partir de 1977 ». C’est au courant autonome qu’appartenaient les Prolétaires armés pour le communisme, le groupuscule dont Cesare Battisti était membre de 1977 à 1978.

1978

Le 16 mars 1978, le chef de la Démocratie chrétienne et ancien président du Conseil (équivalent du Premier ministre), Aldo Moro, est enlevé en pleine rue à Rome. Le gouvernement devait demander quelques heures plus tard la confiance du Parlement sur un programme soutenu par les communistes, un rapprochement auquel Aldo Moro avait œuvré. Les Brigades rouges, un groupe d’extrême gauche considéré comme une organisation terroriste par l’État italien, revendiquent l’enlèvement, une stratégie qu’elles ont déjà employée. Elles réclament la libération de plusieurs de leurs militants. La séquestration d’Aldo Moro dure 55 jours, marqués par une grève générale organisée par les syndicats pour dénoncer l’enlèvement, une multiplication des perquisitions et des barrages de police sur les routes. Le gouvernement refuse toute négociation. Le corps d’Aldo Moro est retrouvé le 9 mai dans le coffre d’une voiture à Rome. De 1974 à 1988, les Brigades rouges ont revendiqué 86 homicides.

1985

En février 1985, le président français, François Mitterrand, refuse « de considérer a priori comme terroristes actifs et dangereux » des hommes venus d’Italie qu’il estime « repentis » ou « hors du jeu ». Ce discours est interprété par des historiens comme la « doctrine Mitterrand », bien qu’elle soit restée informelle, c’est-à-dire le refus de la France d’extrader vers l’Italie des militants à condition qu’ils n’aient pas « commis de crime de sang ». Beaucoup ont fui leur pays après l’adoption en 1980 d’une loi autorisant des remises de peine à ceux qui collaboraient avec les autorités. Leur nombre en France est évalué à 300 par François Mitterrand. En 2002, Jacques Chirac rompt avec cette vision en acceptant d’extrader Paolo Persichetti, un ancien membre des Brigades rouges. Monica Lanzoni, auteure d’une thèse sur le refuge en France de militants d’extrême gauche italiens, précise à Brief.me que cette position était aussi liée au fait que « l’Italie n’a jamais proposé un acte politique, comme une amnistie, permettant de fermer la page des “années de plomb”, déléguant ainsi la question à d’autres pays ».


À l’étranger

L’Italie n’est pas le seul pays européen à avoir connu une série d’attentats et une période de violence politique et sociale, dans le sillage de mai 1968. C’est également le cas de l’Allemagne et de la France.

Allemagne. Le film de Margarethe von Trotta employant pour la première fois l’expression « années de plomb », sorti en 1981, fait référence aux années marquées par des actions de l’organisation d’extrême gauche Rote Armee Fraktion (RAF). Ce groupe réclamait des comptes aux générations précédentes pour leur lien avec le nazisme et souhaitait instaurer un régime marxiste en République fédérale d’Allemagne. En 1977, il a enlevé Hanns Martin Schleyer, un ancien SS devenu l’un des représentants du patronat allemand, avant de l’assassiner après 43 jours, puis il a organisé une prise d’otages dans un avion.

France. Des militants issus de l’extrême gauche radicale, des anarchistes et des maoïstes fondent en 1979 le groupe Action directe, qui mène une « guérilla urbaine » en faveur du prolétariat et contre le capitalisme. Ils revendiquent leur première action le 1er mai : le mitraillage de la façade du siège du Conseil national du patronat français (devenu le Medef). Action directe est interdit par décret en 1982 pour apologie de la lutte armée. L’organisation se radicalise et poursuit ses actions jusqu’en 1987. Le groupe est à l’origine d’environ 80 attentats et assassinats, dont ceux du général René Audran et de Georges Besse, le PDG de Renault.