23 février 2019

On revient au début

La lutte contre l’antisémitisme

Les principaux partis politiques ont invité à des rassemblements mardi contre l’antisémitisme dans plusieurs villes de France, qui ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. Cet appel faisait suite à l’annonce la semaine dernière par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, de l’augmentation de 74 % des faits à caractère antisémite en 2018 par rapport à l’année précédente. Plusieurs mesures ont été prises en France pour lutter contre l’antisémitisme, intégrées à la lutte contre toutes les formes de racisme. Certaines d’entre elles ont été impulsées par des associations ou au niveau international.


Le concept

L’antisémitisme est une doctrine dont le nom est né à la fin du XIXe siècle en Allemagne et qui s’est manifestée en France à la même période lors de l’affaire Dreyfus, du nom d’un officier français de confession juive accusé à tort de trahison. Il désigne une « attitude d’hostilité systématique envers les juifs, les personnes perçues comme telles et/ou leur religion », selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme, une autorité administrative française indépendante. Le journaliste et homme politique allemand Wilhelm Marr est l’un des premiers à employer ce terme, lorsqu’il fonde en 1879 la « Ligue des antisémites », qui revendique son hostilité à l’égard des juifs. Dans son article « L’invention racialiste du juif », publié en 2002, l’historien des idées et directeur de recherche émérite au CNRS Pierre-André Taguieff explique que l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle s’est construit en reposant d’une part sur une idée raciste « selon laquelle les juifs sont à jamais inassimilables, en raison de leurs caractéristiques biologiques et psychoculturelles » et d’autre part sur des accusations conspirationnistes affirmant qu’ils veulent « dominer le monde, à travers des manipulations de l’opinion, complots et bouleversements révolutionnaires, sur fond de domination financière plus ou moins occulte ».


Les dates clés

1926

Le journaliste français Bernard Lecache fonde en 1926 la Ligue contre les pogroms, alors qu’il suit le procès de Samuel Schwartzbard, un juif accusé d’avoir tué à Paris un ancien chef d’État nationaliste ukrainien, qu’il jugeait responsable de l’organisation de pogroms. Ce groupe de soutien réunit de nombreux intellectuels et devient la Ligue internationale contre l’antisémitisme (Lica) en 1928. Elle compte 10 000 adhérents trois ans plus tard. La Lica mène des actions pour mettre en garde contre la montée du nazisme en Allemagne et élargit ses combats à la lutte contre le racisme sous toutes ses formes, ce qui l’amènera à se renommer en Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) en 1979. Elle réclame aux pouvoirs publics une législation pour sanctionner le racisme et l’antisémitisme. Cette demande aboutit au décret-loi Marchandeau en 1939, qui prévoit les premières sanctions pénales pour « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes qui appartiennent par leur origine à une race ou à une religion déterminée », quand elle vise à « exciter la haine entre les citoyens ».

1965

L’Assemblée générale des Nations unies adopte en 1965 la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Elle entre en vigueur en 1969 après avoir été ratifiée par plus de 27 États. La Convention condamne la discrimination raciale et oblige les États signataires, au nombre de 179 actuellement, à prendre des mesures pour la combattre. Ils doivent également en prendre pour assurer la protection de « certains groupes raciaux » afin de leur garantir en plus d’une égalité de droit, une égalité de fait dans la société. Il s’agit du premier instrument de protection des droits humains qui prévoit un système international de suivi, selon l’ONU, chaque État devant rendre compte de ses actions tous les deux ans auprès d’un comité de suivi. La France signe cette convention en 1971. Pour l’appliquer, le Parlement adopte un projet de loi l’année suivante, qui permet désormais à un particulier ou à une association d’engager des poursuites pour provocation à la haine ou à la discrimination raciale, possibilité jusqu’ici limitée au ministère public.

1990

Le négationnisme constitue un délit depuis 1990, avec l’adoption de la loi Gayssot. Sont désormais punies les personnes qui contestent l’existence de crimes contre l’humanité, c’est-à-dire « l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles » ou bien « les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ». Le ministre de la Justice Pierre Arpaillange explique que la négation de l’Holocauste, « une expression du racisme et le principal vecteur de l’antisémitisme », ne sera ainsi plus tolérée. La jurisprudence assimile la minimisation outrancière du nombre de victimes de la Shoah et le fait de présenter ces crimes sous la forme dubitative à la contestation de crime contre l’humanité, rappelle le site de la campagne gouvernementale « Tous unis contre la haine ». Robert Faurisson, l’une des figures du courant négationniste français, a été condamné dès 1991 pour ce motif, puis de nouveau au cours des années suivantes, tout comme Jean-Marie Le Pen, cofondateur du parti Front national.

2012

Le gouvernement de François Fillon crée en 2012 le poste de « délégué interministériel pour la lutte contre le racisme et l’antisémitisme » (Dilcra), nommé auprès du ministre de l’Intérieur. Son but est d’aider à la définition, à l’évaluation et à la cohérence de l’action de l’État dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Son rôle sera ensuite élargi à la lutte contre la haine visant les personnes LGBT (lesbiennes, gay, bisexuelles et transgenres). C’est le Dilcra qui porte les différents plans nationaux définis sur ces sujets, dont le premier est prévu pour la période 2012-2014, afin de répondre à un engagement auprès du comité de suivi de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Grâce aux plans nationaux, plusieurs actions sont mises en place, comme la formation des nouveaux fonctionnaires à la lutte contre les stéréotypes et les préjugés, la mise en place d’interventions au sein des écoles ou le lancement d’une plateforme de signalement en ligne des faits de racisme et d’antisémitisme.


L’analyse

L’expression de l’antisémitisme a beaucoup changé depuis le début du XXe siècle. « Dans les années 1930, il était largement répandu dans l’opinion française, alors qu’aujourd’hui il est minoritaire et circonscrit à des milieux particuliers », souligne pour Brief.me Carole Reynaud-Paligot, spécialiste de l’histoire des processus de radicalisation et enseignante à Sciences Po Paris. Néanmoins, « les violences continuent et les stéréotypes perdurent », précise-t-elle, et si « punir est nécessaire, il faut également déconstruire les stéréotypes par l’éducation ». Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’histoire à l’université Paris-VIII et spécialiste de l’antisémitisme, « les politiques publiques ont beaucoup misé sur le “devoir de mémoire”, en supposant que l’évocation des tragédies du passé, par le contact avec d’anciens déportés ou en organisant des visites de lieux de mémoire, suffirait à prévenir le retour de pareilles atrocités et des idéologies haineuses qui les avaient rendues possibles ». Or celles-ci se sont heurtées notamment aux théories du complot qui ont « prospéré sur Internet », ajoute-t-elle, ce qui nécessite de nouveaux moyens de lutte contre l’antisémitisme.