9 mars 2019

On revient au début

L’Algérie de Bouteflika

La candidature d’Abdelaziz Bouteflika a officiellement été déposée au Conseil constitutionnel algérien dimanche, en vue de l’élection présidentielle du 18 avril. Des manifestations contre cette candidature pour un cinquième mandat se sont succédé depuis mi-février. Elles ont rassemblé hier plusieurs dizaines de milliers de personnes à Alger, la capitale, et ont été très suivies dans d’autres villes du pays. Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, a commencé sa carrière politique après l’indépendance de l’Algérie. Il est au pouvoir depuis 1999.


À l’origine

Abdelaziz Bouteflika est né en 1937 dans la ville marocaine d’Oujda, situé à cinq kilomètres à l’ouest de la frontière algérienne, où ses parents avaient émigré. À l’appel du Front de libération nationale (FLN), le principal parti nationaliste algérien, il s’engage à 19 ans dans l’Armée de libération nationale, pendant la guerre d’Algérie. Il devient l’un des proches de Houari Boumédiène, bientôt chef de l’état-major général. À l’indépendance en 1962, Abdelaziz Bouteflika devient ministre de la Jeunesse et des Sports, puis ministre des Affaires étrangères. Il est limogé en 1965 et participe à un coup d’État mené la même année par Houari Boumédiène, qui s’installe au pouvoir et le réintègre au poste de ministre des Affaires étrangères. Après la mort de Houari Boumédiène, en 1978, Abdelaziz Bouteflika, qui a perdu son mentor, s’exile. Il revient en Algérie en 1987, puis se présente comme candidat à l’élection présidentielle de 1999, dans un contexte marqué par une guerre civile.


Les dates clés

1999

Dès son arrivée au pouvoir en 1999, Abdelaziz Bouteflika propose de rétablir la paix et la stabilité dans le pays, après la « décennie noire » d’affrontements civils, qui a fait jusqu’à 200 000 morts. Celle-ci avait débuté après la victoire du parti Front islamique du salut au premier tour des élections législatives de 1991, à la suite de laquelle l’armée avait annulé le scrutin puis décrété l’état d’urgence. Pour résoudre la crise, Abdelaziz Bouteflika soumet au référendum une loi de « concorde civile », approuvée à 99 % des voix. Elle amnistie ou atténue les peines des terroristes islamistes qui se livrent aux autorités jusqu’en janvier 2000, sous réserve qu’ils n’aient pas commis de crime de sang ou de viol. En 2005, le président algérien va plus loin en proposant à nouveau au référendum une amnistie plus large, empêchant toute poursuite de la part des victimes des islamistes, dans le cadre de la « Charte de la paix et de la réconciliation nationale ». Il s’agit d’atteindre « une paix globale et durable qui tournera à jamais, une page horriblement ensanglantée », selon Abdelaziz Bouteflika.

2001

Abdelaziz Bouteflika s’appuie sur la rente pétrolière du pays, dont les gisements ont été nationalisés en 1971, pour proposer plusieurs plans de relance à partir de 2001. Il profite de l’augmentation du prix du baril – qui passe de 23 dollars en 2001 à 94 dollars en 2008, selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole – pour augmenter les aides sociales, afin de réduire la pauvreté, et bâtir des infrastructures. Il relance ainsi la construction du métro d’Alger, finance la fin du chantier de l’autoroute Est-Ouest qui traverse le pays et celui de villes nouvelles, afin de contrer l’essor des bidonvilles et de faire face à l’exode rural. Abdelaziz Bouteflika est réélu en 2004 puis en 2009. Le PIB par habitant est pratiquement multiplié par trois entre 2001 et 2008, selon les données de la Banque mondiale, un organisme de financement du développement. Le PIB de l’Algérie repose toutefois essentiellement sur le pétrole, ce qui expose le pays à des soubresauts économiques dès que son cours chute, ce qui se produit à partir de 2008.

2011

Plusieurs manifestations ont lieu à partir de janvier 2011 pour protester contre la flambée des prix de certaines denrées alimentaires. Des syndicats, des ONG et des associations étudiantes se réunissent au sein de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, afin de tenter d’ancrer cette contestation dans le contexte du Printemps arabe, une série de manifestations de citoyens de plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient réclamant le départ de leurs dirigeants autoritaires. Les manifestations s’essoufflent face à la répression à laquelle se livre la police, dont les membres sont plus nombreux que les manifestants. Pour répondre aux revendications de la jeunesse algérienne – les moins de 30 ans représentent la moitié de la population – Abdelaziz Bouteflika propose en avril plusieurs réformes, dont une révision de la Constitution qui n’aboutit qu’en 2016, ainsi que des mesures d’aides financières, comme des prêts à taux zéro pour créer une entreprise, assortis de peu de mesures de contrôle.

2013

Abdelaziz Bouteflika est victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, qui l’oblige à subir une longue hospitalisation à Paris. Cet AVC marque physiquement le président, qui se déplace depuis en fauteuil roulant et ne s’exprime plus en public. Son dernier discours remonte ainsi à 2012, dans la ville de Sétif. Depuis, il n’est apparu qu’à de rares occasions en public, par exemple pour déposer son bulletin de vote lors de l’élection présidentielle de 2014, où il est réélu. Ses proches, comme son frère Saïd, des militaires ou les représentants des milieux économiques participent à la gestion du pays. Plusieurs opposants, qui avaient appelé au boycott de l’élection, se réunissent au sein de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLDT). Ils tentent de faire appel à l’article 88 de la Constitution, qui évoque le cas où le président se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions pour cause de maladie grave et durable et permet de lancer une procédure d’empêchement. Celle-ci n’aboutit pas, car c’est au Conseil constitutionnel de proposer la procédure au Parlement.


L’analyse

Abdelaziz Bouteflika a « toujours fait partie du paysage politique algérien » et il est « apparu comme un sauveur » lors de son élection en 1999, en mettant en place le processus de réconciliation pour clore la « décennie noire », explique à Brief.me Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-I. Ce retour à la sécurité, assez inédit dans un contexte arabe instable, s’est combiné au boom pétrolier des années 2000, « ce qui a poussé les Algériens à accepter leur sort pendant très longtemps ». Mais la population a vécu l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, malgré son âge et sa condition physique, comme « une humiliation », « l’absurdité de la situation étant évidente pour tous ». « La nouvelle génération n’a pas connu la guerre civile, l’actualité internationale arabe se calme un peu et la redistribution de la rente pétrolière a diminué », ce qui pousse les Algériens à « reposer la question de la démocratie et des libertés », estime-t-il, sur le modèle notamment de la Tunisie voisine. « Ils ont vu qu’une démocratie, même très fragile, s’y est construite » et souhaitent la même chose.