22 juin 2019

On revient au début

Du bitcoin au petro, l’évolution des cryptomonnaies

Facebook a annoncé mardi, avec 27 partenaires, le lancement prévu mi-2020 d’une cryptomonnaie, un moyen de transaction électronique sécurisé, baptisée libra. Les entreprises participant au projet, dont Uber, eBay, Spotify et Free, veulent permettre à leurs utilisateurs de payer des achats ou d’envoyer des fonds à l’aide de leur smartphone instantanément et à un coût très faible. La première cryptomonnaie à avoir vu le jour est le bitcoin, en 2009.


Le concept

Une cryptomonnaie est une monnaie électronique, c’est-à-dire ne disposant pas de supports physiques comme des pièces ou des billets, qui permet d’effectuer des paiements en ligne sécurisés, anonymes et gratuits, sans intermédiaire comme un établissement bancaire. L’unité de paiement est appelée « jeton » (ou « token » en anglais). Pour sécuriser les transactions, les cryptomonnaies reposent sur la technologie de la blockchain, un registre gardant une trace des opérations grâce à un système fonctionnant avec des procédés cryptographiques. Puisque les cryptomonnaies contournent les autorités monétaires, leur valeur n’est généralement pas régulée et elles n’ont pas de cours légal. Il s’agit donc de monnaies alternatives, permettant d’effectuer des paiements auprès des plateformes ou des commerçants qui l’acceptent. La Banque de France, la banque centrale française, préfère parler de « crypto-actifs » plutôt que de cryptomonnaies. Selon l’institution, il existait mi-2018 plus de 1 600 « crypto-actifs » dans le monde.


Les dates clés

2009

La première cryptomonnaie, le bitcoin, est lancée en janvier 2009 par Satoshi Nakamoto, pseudonyme d’un développeur ou d’un collectif de développeurs. Le premier bloc de la blockchain émet les 50 premiers jetons, ce qui permet quelques jours plus tard la première transaction en bitcoin. En octobre 2009, un premier taux de change est établi : un bitcoin équivaut alors à 0,001 dollar. Un plafond est fixé, limitant à 21 millions le nombre de jetons pouvant être émis. « La création du bitcoin est une réponse à la crise financière de 2008 et à la méfiance envers les institutions financières traditionnelles, explique à Brief.me Ludovic Desmedt, professeur d’économie à l’Université de Bourgogne et auteur d’articles sur les cryptomonnaies. Il y avait eu d’autres tentatives auparavant, qui ne reposaient toutefois pas sur le système de la blockchain, mais elles n’avaient pas pris, car le contexte était différent. » L’intérêt pour le bitcoin augmente surtout à partir de 2011, après qu’un utilisateur a démontré son potentiel en achetant pour la première fois un bien avec cette monnaie : deux pizzas contre 10 000 bitcoins.

2014

Vitalik Buterin, un développeur russo-canadien de 19 ans, lance en 2014 une ICO (« initial coin offering »), c’est-à-dire une levée de fond reposant sur l’émission d’actifs numériques échangeables contre des cryptomonnaies. Par ce biais, il cherche à financer le développement d’une nouvelle cryptomonnaie, l’ether. En six semaines, il récolte 31 591 bitcoins d’une valeur de plus de 18 millions de dollars, pour 60 millions d’ethers vendus. L’ether repose sur une blockchain différente du bitcoin, baptisée Ethereum. Le recours aux ICO se répand progressivement. « Ce système permet de contourner la réglementation et d’alléger les démarches liées à une levée de fonds traditionnelle comme à une entrée en bourse, explique Ludovic Desmedt. Il n’offre cependant aucune protection : les dollars ou les euros sont échangés contre quelque chose qui a une nature incertaine. » Au total, 22,2 milliards de dollars ont été levés dans le monde avec des ICO, principalement en 2017 et 2018, selon un rapport publié l’an dernier par l’Autorité des marchés financiers, une autorité administrative indépendante française.

2017

Le bitcoin devient le 10 décembre 2017 une valeur échangeable à la Chicago Board Options Exchange (CBOE), l’une des principales bourses d’échange de marché à terme au monde, sur lequel des parties s’engagent à acheter ou à vendre à une date fixée une quantité prédéfinie d’un bien à un prix prédéterminé. Le Chicago Mercantile Exchange, une autre bourse d’échange de marché à terme, en fait de même quelques jours plus tard. Cette reconnaissance du bitcoin par des places financières traditionnelles intervient alors que sa valeur a fortement augmenté en 2017 et a atteint un niveau sans précédent. Elle représente une forme d’institutionnalisation de la cryptomonnaie. Alors que le cours du bitcoin s’élevait à 1 000 dollars au début de l’année, il atteint 20 000 dollars le 18 décembre. Celui-ci s’effondre toutefois quatre jours plus tard à 13 000 dollars, démontrant la volatilité de cette cryptomonnaie. En raison de cette volatilité, la CBOE annonce finalement en mars 2019 l’abandon des contrats à terme reposant sur le bitcoin.

2018

Le Venezuela lance en février 2018 le petro, une cryptomonnaie dont le cours est adossé aux réserves de pétrole et de minerais du pays. Les autorités présentent celle-ci comme un moyen de contourner les sanctions financières imposées par les États-Unis et d’accéder au marché financier international. Il s’agit également de répondre au manque de réserves de change du pays, qui connaît une grave crise financière : le Fonds monétaire international estime que l’inflation s’élèvera à 10 000 000 % en 2019. En août 2018, le gouvernement vénézuélien a lancé une nouvelle monnaie, appelée « bolivar souverain », dont le cours est indexé sur le petro. C’est la première fois qu’un pays adosse sa monnaie sur une cryptomonnaie. Le même mois, le Venezuela ordonne aux banques publiques et privées de fournir leurs informations à la fois en bolivars et en petros. Il n’existe toutefois pas de données fiables sur le recours des Vénézuéliens au petro.


L’analyse

Dans un rapport remis en juillet 2018 au ministre de l’Économie, l’ancien sous-gouverneur de la Banque de France Jean-Pierre Landau tire le bilan de l’utilisation des cryptomonnaies. « Neuf ans après le lancement du bitcoin, elles sont très peu acceptées et utilisées pour les paiements », écrit-il. Le bitcoin opère ainsi environ 80 transactions par minute, quand Visa et Mastercard en exécutent respectivement près de 100 000. Cette situation s’explique selon lui par la « gestion décentralisée de la monnaie », qui « impose un processus de validation des transactions lourd, long et coûteux ». En outre, « le système fonctionne sur des incitations financières de très court terme », ce qui concourt à sa volatilité, et « les décisions fondamentales – modifiant les algorithmes et les protocoles – sont prises informellement par la communauté des développeurs ». Il pointe également plusieurs limites à l’utilisation des cryptomonnaies : une consommation d’électricité égale à celle de la Hongrie et l’anonymat qu’elles offrent, qui peut « en faire le support naturel des activités criminelles, du blanchiment et du financement du terrorisme ».