31 août 2019

On revient au début

La déforestation, un phénomène d’ampleur en Amazonie

« La déforestation explique la majorité des incendies » qui se déclarent et se propagent en Amazonie depuis plusieurs semaines, a expliqué la semaine dernière à l’AFP Paul Moutinho, chercheur à l’Institut de recherche environnementale sur l’Amazonie, un centre de recherche brésilien. La déforestation est un phénomène qui s’est accéléré au Brésil à partir des années 1970, atteignant un pic en 2004. Face aux inquiétudes concernant ses répercussions sur l’environnement, plusieurs mesures ont été mises en place par les gouvernements successifs ou ont été initiées par des ONG.


Le contexte

La forêt amazonienne est la plus grande forêt tropicale du monde. Elle s’étend sur 5,5 millions de km2 et sur neuf pays, dont la France avec le département de la Guyane. 60 % de son territoire est situé au Brésil. L’Amazonie abrite une biodiversité très riche : d’après l’organisation environnementale WWF, elle regroupe 10 % des espèces animales et végétales du monde, avec plus 40 000 espèces de plantes, 427 espèces de mammifères et 3 000 espèces de poissons. Le déboisement y est un « processus ancien », « corrélé à la présence humaine » et à la pratique de l’agriculture, explique le géographe François-Michel Le Tourneau, dans un article publié en 2015 par la revue de géographie Cybergeo, tandis que le processus appelé déforestation est plus récent. Il se traduit par un remplacement « définitif » et non plus temporaire de la forêt, avec « l’abandon du système de rotation à long terme » qui permettait l’établissement de forêts secondaires (formées d’arbres qui ont repoussé) « denses et diversifiées ». La déforestation a également un impact sur le réchauffement climatique par la libération dans l’air de dioxyde de carbone (CO2), principal gaz à effet de serre, et en limitant la capacité d’absorption du CO2 des arbres.


Les dates clés

1970

Le président brésilien Emilio Medici lance en 1970 la construction de la route transamazonienne, qui traverse le Brésil d’est en ouest sur plus de 4 000 km, passant à travers la forêt amazonienne. Son premier tronçon est accessible deux ans plus tard. Ce projet s’inscrit dans le cadre du Plan d’intégration national instauré par la dictature militaire, qui vise à attribuer du terrain aux paysans sans terres des régions du nord et du nord-est du Brésil. 100 km de part et d’autre de la route leur sont rendus accessibles. La déforestation s’amplifie concomitamment, la route permettant un accès plus facile à cette zone jusqu’ici très peu peuplée : près de 95 % de la déforestation se situe à moins de 5,5 km d’une route, souligne un article de la revue Biological Conservation publié en 2014. Les terres s’avèrent toutefois peu adaptées à une agriculture traditionnelle et les premiers exploitants sont rapidement remplacés par d’autres qui installent de grands élevages bovins ainsi que des exploitations forestières.

2004

Face à la multiplication des critiques émanant d’organisations et personnalités brésiliennes et étrangères qui dénoncent les conséquences écologiques de la déforestation, le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, instaure en 2004 un Plan pour la prévention et le contrôle de la déforestation en Amazonie. L’objectif est de « réduire la déforestation de manière constante et continue et de créer les conditions nécessaires pour soutenir un modèle de développement durable » dans la région amazonienne. Ce projet repose en partie sur la définition de zones protégées en Amazonie, entamée à partir de 2002 sous le gouvernement précédent, et sur le renforcement des actions pour contrer la déforestation illégale, en multipliant les contrôles et les amendes. Alors que le Brésil avait atteint un pic de déforestation en 2004, avec 27 772 km2 de forêt détruits, la superficie déforestée par an a baissé de 70 % en 10 ans. Le niveau le plus bas est atteint en 2012, avec 4 571 km2 concernés, selon les données du gouvernement. La superficie de la partie brésilienne de la forêt amazonienne a diminué de 17 % entre 1970 et 2018, selon les données de l’INPE, l’agence spatiale brésilienne.

2006

L’organisation environnementale Greenpeace publie en 2006 le rapport « Eating Up The Amazon » dans lequel elle note que l’industrie du soja brésilienne – le Brésil est alors le deuxième producteur et exportateur mondial de soja – est l’une des principales responsables de la déforestation. Le rapport insiste sur le rôle de grandes entreprises agroalimentaires, telles que McDonald’s, 80 % de la production mondiale de soja servant à nourrir du bétail transformé ensuite en viande. Sous la pression de leurs clients, inquiets des réactions des consommateurs, ainsi que sous celle des ONG, les grands fournisseurs de soja brésilien définissent en 2006 un moratoire sur la déforestation. Ils s’engagent à ne plus fournir de soja cultivé sur des terres amazoniennes déforestées après juin 2006. Le moratoire est régulièrement prolongé, puis il est renouvelé de manière indéfinie en 2016. Greenpeace publie en 2009 un autre rapport, « Le Massacre de l’Amazonie », dans lequel l’ONG pointe cette fois le rôle de l’élevage intensif de bœuf dans la déforestation de la forêt amazonienne, les parcelles détruites servant à créer des fermes d’élevage et des cultures de soja pour l’alimentation des bêtes.

2008

Le gouvernement brésilien lance en 2008 le Fonds pour l’Amazonie, la première initiative qui s’inscrit dans le cadre du programme des Nations unies baptisé REDD+ (Réduction des émissions provenant du déboisement et de la dégradation des forêts). Ce programme encourage des pays à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre provenant de la déforestation via une compensation financière versée par des pays développés. Celle-ci permet de soutenir des projets visant à encadrer la déforestation et à développer des activités durables. Sur les 1,3 milliard de dollars de dons reçus par le Fonds pour l’Amazonie depuis sa création, 1,2 milliard de dollars proviennent de la Norvège. Mi-août, le pays a annoncé, peu de temps après l’Allemagne, deuxième contributeur du fonds, qu’il bloquait ses versements. Les deux pays reprochent à l’exécutif brésilien, dirigé par Jair Bolsonaro, d’avoir modifié fin juin la gouvernance du fonds et d’avoir supprimé son comité technique, dont le travail servait à calculer les contributions des donateurs.


Les personnages

Olacyr de Moraes. Surnommé le « roi du soja », Olacyr de Moraes (1931-2015) est l’une des figures de l’industrie agroalimentaire brésilienne et de l’agriculture intensive. Il profite des incitations fiscales du Plan d’intégration national pour s’installer en Amazonie en 1973, où il établit la « fazenda » (grande propriété agricole) Itamaraty sur plus de 100 000 hectares. Premier producteur mondial de soja des années 1980 à 1990, il s’est également diversifié dans la canne à sucre, le coton et le maïs.

Raoni Metuktire. Raoni Metuktire est l’un des chefs du peuple indigène kayapo, vivant dans un territoire au sud de l’Amazonie. Il est au centre du documentaire « Raoni » réalisé en 1976 par le cinéaste français Jean-Pierre Dutilleux, qui popularise la lutte des peuples indigènes brésiliens contre la déforestation. Mais c’est surtout sa participation en 1989 à la tournée internationale du chanteur britannique Sting qui lui permet d’être reconnu comme l’un des représentants majeurs de la lutte contre la déforestation au Brésil.

Jair Bolsonaro. Élu en octobre 2018, Jair Bolsonaro est devenu président du Brésil le 1er janvier 2019. Lors de sa campagne, le candidat ultraconservateur a menacé de retirer le Brésil de l’accord de Paris sur le climat et de transférer les fonctions du ministère de l’Environnement au ministère de l’Agriculture. Favorable aux entreprises agroalimentaires et minières, il soutient la relance de l’exploitation de l’Amazonie. Entre sa prise de fonction en janvier et fin juillet, la déforestation a augmenté de 67 % au Brésil, par rapport à la même période en 2018, selon les données de l’INPE, l’agence spatiale brésilienne.