19 octobre 2019

On revient au début

Les Kurdes, entre autonomie et désir d’indépendance

L’armée turque a lancé la semaine dernière une opération militaire contre les combattants kurdes installés dans le nord de la Syrie. La Turquie estime nécessaire pour sa sécurité l’établissement d’une zone tampon à sa frontière avec la vaste zone contrôlée par les Kurdes syriens dans le nord du pays. Les Kurdes constituent l’un des principaux peuples sans État du monde. Leur population se répartit dans quatre pays : l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie. Ils étaient entre 36 et 45 millions en 2016, selon une estimation de l’Institut kurde de Paris, une fondation reconnue d’utilité publique.


À l’origine

Les Kurdes constituent un peuple ayant une culture et une langue communes, bien qu’ils pratiquent différents dialectes. Majoritairement musulmans sunnites, certains sont également musulmans chiites, chrétiens, juifs ou yézidis. Ils sont présents au Proche-Orient depuis l’Antiquité et se sont progressivement établis sur un territoire aujourd’hui réparti sur quatre pays – l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie – souvent appelé Kurdistan. Au XIIe siècle, un sultan crée une région portant ce nom. Sous l’Empire ottoman (1299-1922), les territoires dirigés par des Kurdes disposent d’une relative autonomie. À l’issue de la Première Guerre mondiale, les Alliés victorieux de l’Empire ottoman prévoient en 1920 la création d’un territoire pour les Kurdes, mais cette promesse est annulée trois ans plus tard, lorsque la Turquie chasse les troupes alliées qui occupaient son territoire. Il n’existe aucun recensement officiel de la population kurde.


Les dates clés

1978

Abdullah Öcalan, Kurde habitant en Turquie, fonde en 1978 le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une formation d’inspiration marxiste-léniniste revendiquant l’indépendance des territoires turcs à majorité kurde et de l’ensemble du Kurdistan. La minorité kurde de Turquie vit principalement dans le sud-est du pays et représente environ 25 % de la population, selon l’Institut kurde de Paris. Depuis l’indépendance de la Turquie en 1923, les Kurdes sont une minorité faisant l’objet de mesures d’assimilation et de discriminations de la part du pouvoir central. Après avoir participé à plusieurs élections locales pour faire reconnaître ses idées, le PKK lance en 1984 une rébellion armée et commet plusieurs attentats. Le mouvement est durement réprimé par le pouvoir central, qui vise également les civils kurdes. Depuis, le discours du PKK s’est recentré sur la demande d’une plus grande autonomie pour les régions à majorité kurde. Le PKK est un parti considéré comme terroriste par la Turquie, mais aussi par les États-Unis et l’Union européenne.

1988

Le régime du président irakien Saddam Hussein commandite en 1988 l’opération militaire Anfal, qui vise à punir les Kurdes irakiens pour leur soutien à l’Iran, lors de la guerre Iran-Irak qui a débuté en 1980. Cette opération fait entre 50 000 et 100 000 victimes, selon un rapport publié en 1993 par l’ONG de défense des droits humains Human Rights Watch. Le 16 mars 1988, au lendemain de la prise de contrôle par des combattants kurdes de la ville à majorité kurde de Halabja, située dans le nord-est du pays près de la frontière avec l’Iran, le régime ordonne une attaque de la ville à l’arme chimique. Plus de 5 000 personnes sont tuées, ce qui en fait le massacre le plus meurtrier de l’opération Anfal. En 2006, Saddam Hussein est notamment poursuivi pour génocide de la communauté kurde devant le Tribunal spécial irakien, un tribunal mis en place par le gouvernement de transition après l’invasion de l’Irak par une coalition dirigée par les États-Unis en 2003. Saddam Hussein sera condamné à la pendaison dans une autre affaire en décembre 2006.

2005

La nouvelle Constitution irakienne de 2005 fait de l’Irak un État fédéral, reconnaissant officiellement une forme d’autonomie à la région du Kurdistan irakien, située dans le nord du pays. Cette région disposait déjà d’une autonomie de fait au niveau politique et militaire depuis les années 1990. À la fin de la première guerre du Golfe en 1991, l’ONU avait interdit à l’armée irakienne de survoler cette partie du territoire. Depuis 1992, la région du Kurdistan irakien dispose d’un Parlement autonome. En 2017, le gouvernement du Kurdistan irakien organise un référendum d’indépendance. Le « oui » l’emporte avec près de 93 % des suffrages. Mais le régime irakien estime que ce scrutin est illégal et lance des opérations militaires pour reprendre le contrôle de certains territoires conquis par le Kurdistan irakien, en particulier dans la région pétrolière de Kirkouk. Le gouvernement de la région annonce finalement en octobre le gel des résultats du référendum et demande « un cessez-le-feu immédiat et un arrêt des opérations militaires ».

2011

À l’instar d’une grande partie de la population syrienne, de nombreux Kurdes syriens, principalement installés dans le nord du pays, s’opposent au pouvoir du président Bachar el-Assad lors de la révolution de 2011. Le Parti de l’union démocratique (PYD), un mouvement proche du PKK très présent dans les territoires syriens à majorité kurde, se dote alors d’une branche militaire : les Unités de protection du peuple (YPG). Lorsque les troupes du régime syrien se retirent du nord du pays en 2012, les Kurdes établissent leur autorité sur ce territoire, mais font face à la montée du groupe djihadiste État islamique (EI). En 2014, l’alliance arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) devient le principal partenaire d’une coalition internationale antidjihadiste dirigée par les États-Unis et dont fait partie la France. En mars 2019, les FDS annoncent « l’élimination totale du soi-disant califat » de l’EI.


Les personnages

Abdullah Öcalan. Né en 1949 dans un village turc à la frontière syrienne, il s’investit dans la cause kurde lors de ses études de sciences politiques à Ankara. Il fonde le PKK en 1978. Contraint à l’exil deux ans plus tard, il se réfugie la plupart du temps en Syrie, d’où il organise la lutte armée. Sous la menace d’une action militaire turque, la Syrie accepte en 1998 de l’expulser. Capturé au Kenya en 1999, il est placé en détention sur l’île turque d’Imrali, d’où il continue de diriger le mouvement. Il y développe la nouvelle doctrine du PKK, le confédéralisme démocratique, qui se définit par son recours à la démocratie directe et son adhésion à des idées socialistes, écologistes et féministes.

Massoud Barzani. Massoud Barzani fait partie de l’une des familles kurdes d’Irak les plus influentes. Son père, Mustafa Barzani, a fondé et dirigé le Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK) jusqu’à ce qu’il lui succède en 1978. Après la chute de Saddam Hussein et la rédaction de la nouvelle Constitution irakienne, il devient président du Kurdistan irakien en 2005. Son mandat, qui expirait en 2013, est prolongé en raison des combats menés par les Kurdes contre l’EI. Massoud Barzani annonce finalement sa démission fin 2017, après l’organisation du référendum d’indépendance dans la région, qui a conduit à une répression militaire de la part du pouvoir irakien.

Hevrin Khalaf. Née en 1984, Hevrin Khalaf s’implique en politique lors de l’établissement de l’autorité des Kurdes syriens dans le nord du pays. Ingénieure de formation, elle participe en 2018 à la création du parti Avenir de la Syrie, prônant une « Syrie démocratique, plurielle et décentralisée », selon ses statuts. Elle en devient l’une des dirigeantes. Elle est également membre de la direction du Conseil démocratique syrien, l’autorité politique des Forces démocratiques syriennes. Elle a été assassinée samedi dernier par une milice pro-turque, alors qu’elle se déplaçait en voiture dans la région.