9 novembre 2019

On revient au début

L’est de l’Allemagne depuis la chute du Mur

L’Allemagne célèbre aujourd’hui les 30 ans de la chute du mur de Berlin, survenue le 9 novembre 1989 et préalable à la réunification entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et la République démocratique allemande (RDA) qui a eu lieu en 1990. Les régions est-allemandes ont alors été intégrées à la RFA, mais des différences entre l’Est et l’Ouest demeurent jusqu’à aujourd’hui.


Le contexte

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’URSS se partagent la gestion du territoire allemand en quatre secteurs. Cette mesure est censée être provisoire, dans l’attente d’élections libres. Les relations entre ces puissances se dégradent, ce qui conduit en 1949 à la création de la République fédérale allemande (RFA) à l’Ouest – regroupant les zones américaine, britannique et française – et à celle de la République démocratique allemande (RDA) à l’Est (voir carte). Berlin est séparée en deux, Berlin-Est devenant la capitale de la RDA. La RDA est dirigée par un parti communiste allemand unique, le SED, affilié à l’URSS. Pour empêcher les départs des citoyens est-allemands vers l’Ouest, la RDA fait construire en 1961 un mur divisant Berlin et installe une ligne de barbelés – le « rideau de fer » – le long de la frontière avec la RFA. Face à la montée des revendications des citoyens, le bureau politique de la RDA annonce le 9 novembre 1989 l’ouverture des frontières, provoquant un afflux de personnes le long du mur de Berlin puis sa « chute » dans la soirée, ouvrant la voie à la réunification allemande.


Les dates clés

1990

Après les premières élections libres en RDA en mars 1990, remportées par une alliance de partis conservateurs, le nouveau gouvernement, dirigé par Lothar de Maizière, et celui d’Helmut Kohl en RFA mettent en avant la nécessité d’instaurer une union économique et monétaire entre les deux États comme préalable à une union politique. Les deux Allemagne signent ce premier traité en mai et l’union économique et monétaire voit le jour le 1er juillet 1990. Contre l’avis de la Bundesbank, la banque centrale de la RFA, Helmut Kohl décide d’appliquer un taux d’un mark est pour un mark ouest. Cette mesure vise à limiter l’immigration vers l’Ouest depuis la chute du Mur, alors que 2 000 départs sont enregistrés chaque jour début 1990 selon les statistiques officielles, ce qui provoque une pénurie de main-d’œuvre et aggrave les difficultés économiques à l’Est. Le mark est-allemand disparaît. Une loi adoptée en août 1990 par les parlementaires de la RDA et de la RFA prévoit l’intégration de la RDA à la RFA. La République démocratique allemande disparaît officiellement le 3 octobre 1990.

1995

La Treuhandanstalt, l’agence créée en 1990 pour privatiser les entreprises d’État de la RDA, est officiellement dissoute le 1er janvier 1995. La Treuhandanstalt avait pris en charge près de 12 000 entreprises qui employaient alors 4,1 millions de personnes. Fin 1994, elle avait privatisé ou municipalisé 7 853 entreprises et en avait liquidé 3 713 autres, selon l’Agence fédérale allemande pour l’éducation civique, qui dépend du ministère de l’Intérieur. Parmi les entreprises privatisées, 13 % sont revenues à leurs précédents propriétaires et 22 % ont été reprises par des groupes d’employés. Plus de 85 % d’entre elles sont devenues la propriété d’entrepreneurs ouest-allemands. Fin 1994, ces entreprises privatisées n’employaient plus que 1,5 million de personnes et le territoire est-allemand s’est donc fortement désindustrialisé. Alors que la société est-allemande avait connu le plein emploi, le taux de chômage dans les Länder (régions) de l’ex-RDA dépasse 15 % de la population active en 1994.

2014

En octobre 2014, plusieurs centaines de personnes manifestent dans les rues de Dresde, dans l’est de l’Allemagne, pour dénoncer la « guerre religieuse sur le sol allemand », en réaction à des violences entre ressortissants kurdes et militants salafistes dans la ville de Hambourg. Les manifestations se poursuivent chaque lundi, ainsi que dans d’autres villes de l’ex-RDA. En décembre, ce mouvement citoyen se baptise Pegida, abréviation d’un nom signifiant « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident ». Le développement de Pegida est concomitant à la création en 2013 du parti politique Alternative für Deutschland (AfD). Principalement eurosceptique dans un premier temps, il tient un discours de plus en plus anti-immigration, alors que l’accueil des réfugiés culmine à 1 million de personnes en 2015 dans le pays. L’AfD rencontre ses premiers succès électoraux dans les Länder de l’ex-RDA. Il intègre dès 2014 les parlements régionaux du Brandebourg, de la Saxe et de Thuringe.

2017

Le solde migratoire s’inverse en 2017 entre les Länder de l’Ouest et ceux de l’Est (ex-RDA). Pour la première fois depuis la chute du Mur, il y a plus d’Allemands originaires de l’Ouest qui sont arrivés dans les régions de l’Est en 2017 que l’inverse, selon l’Institut fédéral allemand de recherche sur la population. Le solde migratoire est de 14 000 personnes en faveur des régions de l’Est, en comprenant Berlin. L’institut explique ces résultats par le déclin de l’immigration est-allemande vers l’Ouest. L’écart entre les conditions de vie à l’Est et à l’Ouest s’est réduit, en particulier dans les métropoles régionales telles que Dresde, Leipzig ou Iéna. Des différences demeurent toutefois : le taux de chômage atteignait encore fin août 6,9 % dans les cinq Länder de l’ex-RDA, soit deux fois plus que la moyenne nationale, selon l’institut fédéral de statistiques, tandis que l’écart de revenus entre l’Est et l’Ouest en 2016 s’élevait à 3 623 euros annuels, selon les données de l’Institut des sciences économiques et sociales, un institut universitaire indépendant.


L’analyse

La réunification a donné lieu à l’ouverture, début 1992, des archives de la Stasi, les services de police politique et de renseignements de la RDA, permettant de lever un pan de l’histoire de l’État est-allemand. « Les collectifs de citoyens à l’origine des mouvements de contestation de l’automne 1989 ont investi des antennes régionales de la Stasi pour éviter les suppressions de documents et ont fait pression pour que le processus de réunification intègre la création d’une institution de sauvegarde de ces archives », explique à Brief.me Emmanuel Droit, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg et spécialiste de l’histoire de l’Allemagne. Ces archives ont toutefois donné une image « très schématique » de ce qu’était l’Allemagne de l’Est, « dans laquelle ne se sont pas retrouvés nécessairement tous les Allemands de l’Est », estime-t-il. Certains ne se sont pas retrouvés non plus « dans le discours très moralisateur vis-à-vis de leur passé », ce qui les a poussés à « valoriser en réaction certains héritages de la RDA », conduisant à l’émergence de l’Ostalgie, une « nostalgie de l’Est ».