30 novembre 2019

On revient au début

Le sort des Ouïghours en Chine

Une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation a dévoilé dimanche des documents classifiés du régime chinois révélant les méthodes mises en œuvre depuis 2017 pour surveiller et interner les populations musulmanes du pays, dont les Ouïghours. Plus de 1,5 million des 10 millions de Ouïghours sont détenus dans les « centres de formation et de rééducation », tels que le régime les qualifie, selon le chercheur allemand Adrian Zenz, spécialiste de la Chine. Depuis l’annexion par la Chine au XVIIIe siècle de la région du Xinjiang, où vivent principalement les Ouïghours, la dénonciation des discriminations subies et la montée des velléités indépendantistes ont fait face à une répression de plus en plus forte du pouvoir.


À l’origine

Les Ouïghours, un peuple disposant de ses propres langue et culture, sont majoritairement de confession musulmane. Ils représentent la première population turcophone qui se sédentarise, à partir du IXe siècle, sur un territoire baptisé Turkestan oriental aujourd’hui situé dans le nord-ouest de la Chine, frontalier avec huit autres pays (voir carte). D’autres peuples y vivent, comme les Hui, aussi musulmans. La région est annexée au XVIIIe siècle par l’empire chinois Qing, qui la baptise Xinjiang, ce qui signifie « nouvelle frontière ». Des velléités indépendantistes émergent alors en raison de discriminations à l’égard des musulmans, tandis que l’immigration de l’ethnie chinoise majoritaire, les Han, y est encouragée. Ces velléités se renforcent après la fin de la dynastie Qing en 1911 et deux soulèvements aboutissent l’un comme l’autre à la proclamation temporaire d’une république du Turkestan oriental, sur un territoire restreint, en 1933 et en 1944. L’arrivée des communistes au pouvoir en Chine en 1949 donne lieu à la création en 1955 de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, la plus grande région chinoise.


Les dates clés

1985

Fin 1985, des manifestations d’étudiants ouïghours se déroulent dans plusieurs villes du Xinjiang, dont la capitale régionale Urumqi. Dans cette ville, ils expriment six revendications, « révélatrices des principales sources du mal-être ouïghour » [PDF], selon Rémi Castets, maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste des Ouïghours, dans un article pour le Centre de recherches internationales de Sciences Po. Ils réclament la tenue d’élections libres, l’arrêt des essais nucléaires entamés dans les années 1960 sur le site de Lob Nor, dans l’est du Xinjiang, l’arrêt de la colonisation de la région et le respect de son statut d’autonomie. La présence à cette époque d’un courant réformateur au sein du Parti communiste chinois permet l’émergence pendant les années 1980 d’une nouvelle forme de militantisme nationaliste et prodémocratique chez les Ouïghours, en provenance des universités et de l’élite intellectuelle, qui cherchent également à promouvoir et diffuser davantage leur culture.

1989

La fin des années 1980 constitue un tournant dans le mouvement nationaliste ouïghour, avec l’émergence d’une mouvance mettant en avant l’islam. Est créé en 1989 le Parti islamique du Turkestan oriental (Pito). Ses membres sont issus des madrasas, des écoles coraniques ayant essaimé dans le Xinjiang au cours des années 1980 avant que les autorités les ferment au bout de quelques années. Le Pito cherche à soulever la population contre le pouvoir chinois, en suivant l’exemple des moudjahidine afghans voisins qui viennent de repousser les Soviétiques. Ils lancent en avril 1990, à Barin, une attaque visant à instaurer un État islamique. Ce soulèvement est écrasé par les forces chinoises. À la suite de cet échec, certains militants basculent dans le terrorisme et nouent des liens avec d’autres groupes djihadistes à l’étranger. Selon un rapport du gouvernement chinois, le Pito est responsable de 200 actes de terrorisme entre 1990 et 2001. Le Pito est considéré comme une organisation terroriste par le gouvernement chinois et par l’ONU.

2009

Des émeutes éclatent dans le Xinjiang en 2009, opposant Ouïghours et Han, à la suite d’une manifestation menée par des Ouïghours pour protester contre le décès de deux ouvriers après une rixe déclenchée par des rumeurs. Les émeutes font 197 morts – pour la plupart des Han – et plus de 1 700 blessés, selon les chiffres du gouvernement chinois. S’ensuit une politique de répression et de contrôle social de plus en plus intense à l’égard des Ouïghours. « On parle d’un avant et d’un après 2009 », explique en 2019 à Libération Sabine Trebinjac, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la question ouïghoure, qui affirme que la réaction du pouvoir au soulèvement conduit à la mise en place d’une politique « d’arrestations arbitraires, d’internements de masse et de disparitions forcées ». Selon le chercheur allemand Adrian Zenz, spécialiste du Xinjiang, plus de 100 000 policiers ont été recrutés dans la région après 2009 et le budget pour la sécurité publique de la région a plus que quadruplé.

2018

En août 2018, un organe de l’ONU s’inquiète des « cas d’internement d’un grand nombre d’Ouïghours » qui sont « détenus en secret et souvent pour de longues durées, sans être inculpés ou jugés ». Le ministère chinois des Affaires étrangères rejette ces accusations, avant que la Chine reconnaisse implicitement ces camps en octobre, en adoptant une loi autorisant la mise en place de « centres de formation professionnelle », afin « d’éduquer » les personnes « influencées par l’extrémisme ». En juillet, 22 États, principalement européens, dénoncent dans une lettre commune les « détentions arbitraires » des Ouïghours, mais deux jours plus tard, 37 pays, comme la Russie et l’Arabie saoudite, saluent dans un autre courrier les actions de la Chine en matière de lutte contre le terrorisme, soulignant que « la sécurité est revenue » dans le Xinjiang. Plus de 1,5 million de personnes, sur environ 10 millions d’Ouïghours, sont détenues dans les « centres de rééducation » du régime, selon une estimation réalisée en mars par le chercheur allemand Adrian Zenz.


Les personnages

Turghun Almas. Historien et poète ouïghour, Turghun Almas est né en 1924 à Kashgar, dans le Xinjiang, et a été emprisonné à plusieurs reprises en raison de ses activités politiques. Il est l’auteur du livre « Uyghurlar », qui revient sur 6 000 ans d’histoire des Ouïghours, publié en 1989. Celui-ci est interdit trois ans plus tard par les autorités chinoises. Turghun Almas est alors placé en résidence surveillée, où il décède en 2001.

Ilham Tohti. Né en 1969, l’économiste et défenseur des droits humains ouïghour Ilham Tohti s’est vu décerner en octobre par le Parlement européen le prix Sakharov, une récompense pour une action en faveur des droits humains ou des libertés fondamentales. Il a été salué pour avoir « encouragé le dialogue et la compréhension mutuelle entre les Ouïghours et les autres peuplades chinoises ». Il a été condamné à la prison à perpétuité en 2014 pour « séparatisme ».

Sanubar Tursun. Musicienne et chanteuse, Sanubar Tursun, née en 1971, est l’une des artistes les plus reconnues de la culture ouïghoure. Elle devait se produire à plusieurs reprises en France en février 2019, mais ses performances ont été annulées. Dans un article publié en janvier, la Britannique Rachel Harris, spécialiste de musique ouïghoure, s’est inquiétée du fait que plus aucun de ses collaborateurs internationaux ne parvenait à la joindre depuis plusieurs mois, tout comme d’autres artistes et intellectuels ouïghours.