15 février 2020

On revient au début

Les deux Irlande, une question conflictuelle

Le Sinn Fein, un parti politique de gauche militant pour la réunion de la République d’Irlande et de l’Irlande du Nord, est arrivé en tête des élections législatives samedi dernier en République d’Irlande. Ayant présenté un nombre limité de candidats, il devient le deuxième groupe politique du pays, derrière le parti de centre droit Fianna Fail. Le Sinn Fein a été créé en 1905 pour militer en faveur de l’indépendance complète de l’île d’Irlande face au pouvoir britannique, un combat contraire à celui des unionistes d’Irlande du Nord, qui souhaitent rester attachés au Royaume-Uni.


À l’origine

L’île d’Irlande subit plusieurs invasions successives, dont celle des Normands au XIIe siècle, avant d’être rattachée au royaume d’Angleterre en 1175. Plusieurs révoltes ont ensuite lieu contre la domination anglaise, alors que les Anglais cherchent à assimiler les Irlandais et mettent en place des « plantations », c’est-à-dire des colonies, principalement dans le nord-est de l’île à partir du XVIe siècle. La plupart des colons sont protestants, tandis que le reste de l’île demeure principalement catholique. Les tensions augmentent : de nombreux Irlandais réclament davantage d’autonomie voire l’indépendance, comme le parti Sinn Fein, fondé en 1905, tandis que des unionistes, principalement dans le nord-est, souhaitent rester liés au Royaume-Uni. En 1916 éclate l’insurrection de Pâques. Mis en place par le Sinn Fein, un Parlement irlandais proclame l’indépendance, mais il est dissout par le pouvoir britannique. S’ensuivent trois ans de guerre, à laquelle participe l’organisation paramilitaire nationaliste IRA tout juste créée.


Les dates clés

1921

Pour mettre un terme au conflit qui l’oppose aux nationalistes irlandais, le Royaume-Uni organise en 1921 la partition de l’île en deux régions dotées d’une relative autonomie : l’Irlande du Nord avec six comtés à majorité protestante et l’Irlande du Sud avec 26 comtés à dominante catholique. Les nationalistes ne sont toutefois pas satisfaits et parviennent à négocier un traité pour l’ensemble de l’île donnant naissance le 6 décembre 1922 à l’État libre d’Irlande, qui dispose de ses propres institutions et gouvernement, mais demeure rattaché à l’Empire britannique. L’Irlande du Nord, qui dispose d’un droit de retrait, l’exerce dès le lendemain pour rester attachée au Royaume-Uni. Une moitié de l’IRA n’accepte pas le traité et continue la lutte pour l’indépendance totale de l’île, entraînant une guerre civile, remportée deux ans plus tard par les partisans du traité. Ces derniers fondent le parti Fine Gael, les autres le Fianna Fail. Ces deux formations dominent la vie politique irlandaise jusqu’à aujourd’hui. En 1949, la République d’Irlande est proclamée et le pays quitte l’Empire britannique.

1968

En Irlande du Nord, les catholiques s’estiment victimes de discriminations économiques, sociales et politiques et s’organisent pour réclamer plus de droits. En octobre 1968, la police réprime une manifestation pacifique à Derry, interdite par le gouvernement, faisant près de 100 blessés. En janvier 1969, un quartier catholique de la ville de Derry est envahi par la police, conduisant à un soulèvement de la population, qui proclame l’autonomie de cette enclave baptisée Free Derry. Face à la montée des tensions entre groupes nationalistes et unionistes, le Royaume-Uni déploie l’armée en Irlande du Nord. Ces événements sont constitutifs des « troubles », soit 30 années de conflit en Irlande du Nord. L’IRA, qui revendique plusieurs attentats, se dispute sur la position, politique ou militaire, à adopter. En 1972, la répression d’une manifestation par l’armée britannique entraîne la mort de 14 personnes, un événement connu sous le nom de « Bloody Sunday ». La même année, le Royaume-Uni suspend les institutions nord-irlandaises.

1998

L’accord du Vendredi saint, signé à Belfast en 1998, met fin au conflit nord-irlandais, qui a fait plus de 3 500 morts, selon l’université d’Ulster. Il est négocié entre le gouvernement du Premier ministre britannique Tony Blair, les nationalistes et unionistes nord-irlandais, ainsi qu’avec le nouveau Premier ministre irlandais, Bertie Ahern. Cet accord prévoit un partage du pouvoir équitable entre protestants et catholiques, la création d’une assemblée et d’un exécutif local, tout en conservant le rattachement de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. Un conseil de coopération nord-sud irlandais est également créé, pour favoriser la coopération entre les deux territoires. La République d’Irlande modifie sa Constitution pour ne plus revendiquer l’intégralité de l’île. Cet accord est validé par un référendum : le oui l’emporte avec 71 % des suffrages en Irlande du Nord et 94 % des voix en République d’Irlande. L’IRA dépose définitivement les armes en 2005, même si des groupuscules continuent de mener des actions armées.

2016

Lors d’un référendum organisé en 2016, les électeurs britanniques votent à 51,9 % en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les Nord-Irlandais y sont néanmoins majoritairement défavorables. Ce vote déclenche le processus du Brexit, qui ravive des tensions autour de la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, puisqu’il s’agit de la seule frontière terrestre entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Le Royaume-Uni comme l’UE ne souhaitent pas le retour d’une frontière physique entre les deux territoires irlandais, afin de ne pas raviver les tensions entre unionistes et nationalistes, mais le Royaume-Uni ne veut pas non plus rester dans le Marché unique européen, qui permet la libre circulation des biens et des personnes. L’accord sur le Brexit conclu en 2019 propose finalement une solution de contournement, qui prévoit que des contrôles soient effectués entre l’Irlande du Nord et l’île de Grande-Bretagne pour les marchandises transitant vers l’UE via l’Irlande du Nord.


Les personnages

Éamon de Valera. Éamon de Valera est l’une des personnes les plus engagées en faveur de la fin de la domination britannique sur l’île d’Irlande. En 1916, il participe à l’insurrection de Pâques, est emprisonné, puis est élu député du parti Sinn Fein, dont il prend la direction en 1917. Il est nommé président de la République d’Irlande lorsque le Parlement proclame unilatéralement l’indépendance en 1919. Deux ans plus tard, il s’oppose au traité de partition de l’île et fonde le parti Fianna Fail. Il devient finalement président de la République d’Irlande de 1959 à 1973.

Bobby Sands. Dans les années 1970, des milliers d’activistes nationalistes sont arrêtés et emprisonnés sans procès en Irlande du Nord. C’est le cas de Bobby Sands, un nationaliste membre d’une des branches de l’IRA. Il est l’un des prisonniers emblématiques des rébellions menées au sein du système carcéral. Avec plusieurs détenus, il entame une grève de la faim en 1981. Il décède après 66 jours de diète, ce qui entraîne des émeutes. La Première ministre Margaret Thatcher déclare : « M. Sands était un criminel condamné. Il a choisi de s’enlever la vie. »

Arlene Foster. Dirigeante du Parti unioniste démocrate (DUP) depuis 2015, Arlene Foster devient Première ministre d’Irlande du Nord en 2016. En 2017, elle échoue à former un gouvernement de coalition avec le parti nationaliste Sinn Fein, donnant lieu à une suspension des institutions nord-irlandaises. C’est grâce à un accord avec le DUP que la Première ministre britannique, Theresa May, obtient en 2017 la majorité à la Chambre des communes lui permettant de former un gouvernement. Le DUP, hostile à l’établissement d’un statut particulier pour l’Irlande du Nord, est opposé à l’accord sur le Brexit.