29 février 2020

On revient au début

Le nucléaire en France, encouragé et contesté

L’un des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim, dans le Haut-Rhin, a été définitivement mis à l’arrêt samedi dernier. Le second doit être arrêté le 30 juin. L’abandon de cette centrale alsacienne répond à l’engagement pris par la France de faire passer d’environ 75 % à 50 % la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité d’ici 2035. La France est l’un des pays pionniers en matière de développement de l’énergie nucléaire et a mis en service sa première centrale en 1963.


À l’origine

À la fin du XIXe siècle, le scientifique français Henri Becquerel découvre le phénomène de la radioactivité et reçoit pour cette découverte le prix Nobel de physique en 1903, partagé avec le couple Marie et Pierre Curie, qui ont contribué à mieux comprendre les rayonnements électromagnétiques émis par certaines matières, comme l’uranium. En 1938 est découvert en Allemagne le phénomène de la fission nucléaire qui permet de créer de l’énergie. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Américains cherchent à maîtriser cette énergie à des fins militaires. C’est dans ce cadre qu’ils construisent le premier réacteur nucléaire en 1942, à l’université de Chicago. Puis en 1945, ils lâchent deux bombes atomiques sur les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. En octobre 1945, le général de Gaulle ordonne la création en France du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour effectuer des recherches sur l’énergie nucléaire en vue de l’utiliser dans les domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale.


Les dates clés

1963

La centrale nucléaire de Chinon, en Indre-et-Loire, produit ses premiers kilowattheures d’électricité d’origine nucléaire en 1963. Cette centrale nucléaire est la première en fonctionnement sur le territoire. Elle concrétise la politique de développement de l’énergie nucléaire, mise en œuvre par l’adoption en 1952 par le Parlement du premier plan quinquennal de l’énergie nucléaire. Ce plan prévoyait d’abord la construction de réacteurs expérimentaux à Marcoule, dans le Gard. Deux autres réacteurs sont mis service à Chinon en 1965 et en 1966. La technologie qu’ils utilisent est cependant remise en cause parce qu’elle permet de produire du plutonium, élément nécessaire à la fabrication de l’arme atomique. Les trois réacteurs sont progressivement mis à l’arrêt et remplacés à partir de 1981 par quatre réacteurs à eau pressurisée. En 2019, la centrale nucléaire de Chinon produisait 6,1 % de l’électricité nationale, selon EDF. La France compte à ce jour 57 réacteurs en activité, dans 19 centrales.

1970

Annick Albrecht, Françoise Bucher et Esther Peter-Davis créent en 1970 un comité en réaction à l’autorisation de la construction de la centrale nucléaire de Fessenheim, dans le Haut-Rhin. Les « guêpes de Fessenheim », comme certains médias de l’époque les surnomment, alertent lors de conférences l’opinion publique sur les dangers du nucléaire. En avril 1971, plus de 1 500 personnes se rassemblent dans la commune. Il s’agit de la première manifestation contre le nucléaire civil en France. En février 1975, plus de 400 scientifiques, dont 200 physiciens nucléaires, lancent un appel contre la politique nucléaire française : « Nous pensons que la politique actuellement menée ne tient compte ni des vrais intérêts de la population ni de ceux des générations futures, et qu’elle qualifie de scientifique un choix politique. » En mars 1975, un attentat à la bombe a lieu sur le chantier et une troisième manifestation rassemble deux mois plus tard près de 15 000 personnes. La centrale nucléaire de Fessenheim entre néanmoins en service en 1977.

1998

Le gouvernement de Lionel Jospin choisit en 1998 la commune de Bure, dans la Meuse, pour y construire un laboratoire de recherche sur les déchets nucléaires. Il prévoit également de créer sur place un centre d’enfouissement de ces déchets en couche géologique profonde, soit à plusieurs centaines de mètres de profondeur, baptisé Cigéo. Ce projet est porté par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), un établissement public. Elle est chargée depuis 1979 de trouver une solution au problème des déchets nucléaires, dont certains mettent plusieurs centaines de milliers d’années à perdre leur radioactivité. Fin 2018, l’Andra recensait 1,64 million de mètres cubes de déchets nucléaires en France, soit l’équivalent d’environ 650 piscines olympiques. À Bure, plusieurs collectifs se sont créés en opposition au projet. Une ZAD (pour « zone à défendre ») a même été installée à proximité du site choisi, là où doivent arriver des cheminées d’aération. Celle-ci a été évacuée par les forces de l’ordre en février 2018. Plusieurs recours en justice contre le projet sont encore en cours d’examen.

2007

L’entreprise française Areva débute en 2007 le chantier du réacteur EPR (European Pressurized Reactor) de Flamanville, dans la Manche. Il s’agit d’un nouveau type de réacteur, censé améliorer la sûreté et la rentabilité économique des centrales nucléaires. Cette technologie a été développée à partir des années 1990 par Framatome (future branche d’Areva) et l’entreprise allemande Siemens. La mise en service de ce nouveau réacteur est prévue pour 2012. Toutefois, le chantier, suspendu à plusieurs reprises, accumule les retards. Des « écarts de qualité » sont encore constatés en 2018 sur des soudures du circuit fermé qui conduit de la vapeur vers la turbine, nécessitant des réparations. Le coût du chantier, évalué à l’origine à 3,3 milliards d’euros, est désormais estimé par EDF à 12,4 milliards d’euros. Parallèlement, deux premiers réacteurs EPR ont été mis en activité en Chine en juin 2018 et en mai 2019, tandis que d’autres chantiers ayant également pris du retard sont encore en cours en Finlande et au Royaume-Uni.


À l’étranger

Plusieurs pays ont fait le choix de sortir du nucléaire. Dès 1978, l’Autriche décide par référendum d’interdire l’exploitation de l’énergie nucléaire, avant même d’avoir commencé à l’utiliser. D’autres pays s’engagent dans cette voie, souvent en réaction à des accidents. Celui de la centrale de Three Mile Island, aux États-Unis en 1979, suscite un référendum en Suède l’année suivante, dont le résultat prévoit l’arrêt de la construction de nouveaux réacteurs et une sortie progressive du nucléaire. Le gouvernement décide cependant en 2009 de poursuivre l’activité nucléaire. La catastrophe de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine en 1986, conduit à son tour l’Italie vers la sortie du nucléaire civil après un référendum organisé l’année suivante. L’accident provoqué par un tsunami à la centrale de Fukushima, au Japon en 2011, entraîne un changement de position de la chancelière allemande, Angela Merkel. Alors qu’elle avait décidé en 2010 de revenir sur une décision de sortie du nucléaire, prise en 2002, elle annonce finalement une sortie progressive dont la pleine réalisation est prévue en 2022.