16 mai 2020

On revient au début

Les crises alimentaires

Le Global Nutrition Report, un rapport annuel publié mardi par un groupe de représentants de l’ONU, d’États, d’ONG et d’entreprises, appelle à un renforcement de la lutte contre la malnutrition dans le monde et s’inquiète de la vulnérabilité des systèmes alimentaires face à l’épidémie de Covid-19. Avec les premières famines médiatisées à la fin des années 1960 en Afrique, la communauté internationale s’est emparée de la question de l’alimentation pour tenter d’endiguer les crises alimentaires.


À l’origine

En Europe, la dernière grande famine a lieu en Irlande de 1845 à 1852. Elle est causée par le mildiou, une maladie due à un champignon qui a détruit les récoltes de pommes de terre. La situation entraîne une grave catastrophe humanitaire alors que cette denrée constitue l’aliment de base des Irlandais. 1 million de personnes meurent de cette famine et 1,5 million d’autres sont contraintes à l’exil, notamment les paysans qui ne peuvent plus payer le loyer de leur parcelle de terre. « L’ampleur du désastre est le résultat d’une société paysanne arriérée, qui n’a pas su moderniser son agriculture ni prendre le grand virage capitaliste de la deuxième moitié du XVIIIe siècle », analyse dans le magazine L’Histoire l’historienne Géraldine Vaughan. L’Europe connaît par la suite d’autres famines, notamment liées aux guerres mondiales. Avec la progression du commerce international, l’amélioration de la productivité agricole et la fin des régimes communistes en Europe, les famines disparaissent du continent, tandis qu’elles menacent les pays en développement.


Les dates clés

1967-1968

La guerre civile du Biafra est la première famine télévisée. En mai 1967, alors que la « République du Biafra », province du sud-est du Nigeria, déclare son indépendance, une guerre civile éclate et entraîne une famine qui fait au moins 1 million de victimes. La famine est provoquée par le blocus total de la région sécessionniste, imposé par le pouvoir nigérian, et la destruction des plantations lors des combats. À partir de l’été 1968, alors que les journaux télévisés couvrent la crise humanitaire au Biafra, la diffusion d’images de corps émaciés d’enfants suscite de nombreuses réactions. Des médecins d’organisations humanitaires contournent le blocus pour apporter une aide alimentaire via un pont aérien. À l’issue de cette guerre, qui prend fin en 1970, un groupe de médecins français crée l’organisation Médecins sans frontières, qui prône « l’ingérence humanitaire » pour venir en aide aux populations vulnérables sans l’assentiment de l’État concerné. Dans les décennies suivantes, plusieurs famines toucheront des pays d’Afrique, tels que l’Éthiopie, la Somalie et le Soudan, et d’Asie, en raison de conflits et d’aléas climatiques, suscitant d’importantes campagnes de mobilisation internationale.

1996

En novembre 1996, le Sommet mondial de l’alimentation, qui réunit des représentants de 185 pays à Rome en Italie, fixe comme objectif de réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde d’ici 2015. À l’époque, 800 millions d’individus, soit un habitant sur sept dans le monde, souffrent de faim et de malnutrition, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Ce sommet est convoqué par la FAO en réaction à l’absence de résultats obtenus après le premier sommet international dédié à l’alimentation, en 1974. Celui-ci s’était donné pour objectif « l’élimination définitive de la faim » en 10 ans. La Déclaration de Rome réaffirme cette volonté d’éradiquer la faim et ajoute sept engagements pour assurer la « sécurité alimentaire » pour tous. « La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active », énonce la Déclaration.

2007

En 2007 et 2008, les prix des matières premières agricoles, comme le blé, le riz et le soja, augmentent fortement. Cette hausse s’explique par la croissance démographique et économique des pays émergents, tels que l’Inde et la Chine. La classe moyenne y consomme davantage de viande et de lait, ce qui entraîne une hausse de la demande de céréales pour l’alimentation du bétail. Or, les stocks mondiaux sont au plus bas, en raison de sécheresses et d’inondations ainsi que du développement de la production d’agrocarburants. Une trentaine de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud, dépendants des importations alimentaires, sont alors menacés de famine. Des émeutes de la faim éclatent au printemps 2008 dans plusieurs pays, tels que Haïti, l’Égypte, la Côte d’Ivoire et l’Indonésie. En 2009, la FAO rapporte que plus d’un milliard de personnes sont sous-alimentées en raison de la flambée persistante des prix alimentaires.

2015

En 2015, alors que la communauté internationale n’est pas parvenue à réaliser l’objectif fixé en 1996 de réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde, les 193 États membres de l’ONU adoptent les 17 Objectifs mondiaux de développement durable qui visent à lutter contre la pauvreté et promouvoir le développement durable d’ici 2030. L’objectif numéro deux, baptisé « Faim Zéro », consiste à éradiquer en 15 ans la faim et « toutes les formes de malnutrition », notamment les carences en vitamines et minéraux, mais aussi l’obésité. En 2014, la Conférence internationale sur la nutrition, organisée par la FAO et l’Organisation mondiale de la Santé, une autre agence de l’ONU, rapporte que « les aliments fortement transformés à faible valeur nutritionnelle sont responsables du développement de l’obésité et des maladies non transmissibles liées à l’alimentation » dans les pays en développement et qu’un demi-milliard de personnes souffrent d’obésité dans le monde.


Le chiffre

821 millions de personnes sous-alimentées. Selon le dernier rapport sur l’état de la sécurité alimentaire, établi par plusieurs agences de l’ONU, 821 millions de personnes étaient sous-alimentées en 2018 dans le monde. Après une décennie de baisse constante, ce chiffre avait atteint son plus bas en 2015, avec 785 millions de personnes sous-alimentées. « Depuis quatre ans, la faim dans le monde augmente au nord comme au sud. Ce retournement s’explique en grande partie par les impacts du dérèglement climatique et la vulnérabilité du système alimentaire face aux aléas économiques », explique à Brief.me Valentin Brochard de l’ONG CCFD-Terre solidaire. La faim a augmenté principalement dans les pays dits « à revenus modérés » d’Afrique et d’Amérique du Sud, dépendants des marchés agricoles mondiaux. « Il y a une forte corrélation entre la vulnérabilité d’un pays à la faim et sa dépendance aux exportations et importations agricoles, car il est soumis à la volatilité des prix », estime Valentin Brochard. Selon lui, le commerce international a eu pour conséquence de limiter l’accès aux récoltes par les populations locales. « La crise alimentaire d’aujourd’hui n’est pas un problème de production, mais d’accès à la nourriture », affirme-t-il.