6 juin 2020

On revient au début

La lutte contre les discriminations raciales aux États-Unis

Aux États-Unis, des manifestations pour protester contre les discriminations raciales se multiplient depuis le décès de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans mort le 25 mai à l’issue d’une interpellation par la police, à Minneapolis. La conquête pour les droits civiques des Afro-Américains dans les années 1950 n’a pas suffi à faire disparaître les inégalités et les discriminations raciales, héritées de plus de deux siècles d’esclavage et de dizaines d’années de ségrégation.


À l’origine

En août 1619, une vingtaine de femmes et d’hommes originaires du Sud-Ouest de l’Afrique sont débarqués dans la colonie anglaise de Virginie pour être exploités dans des champs de tabac. Cette date marque le début de 246 ans d’esclavagisme racial aux États-Unis. En 1861 débute la guerre de Sécession : elle oppose les États du Nord abolitionnistes rassemblés dans l’Union, dirigée par Abraham Lincoln, aux États du Sud. La victoire de l’Union en 1865 conduit à l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Mais dès le début des années 1880, les États du Sud adoptent les lois dites « Jims Crow », en référence à une chanson raillant un personnage noir fictif. Elles instaurent une ségrégation raciale, visant à séparer les Blancs et les Noirs dans l’espace public, notamment dans les transports en commun, et imposent des règles pour réduire leurs droits de vote comme l’instauration de tests d’alphabétisation.


Les dates clés

1963

Le 8 août 1963, près de 250 000 personnes se rassemblent dans la capitale américaine, Washington, pour une marche contre les discriminations raciales menées par le pasteur et militant afro-américain Martin Luther King. Au pied du mémorial en l’honneur d’Abraham Lincoln, le président américain ayant introduit l’interdiction de l’esclavage dans la Constitution en 1865, Martin Luther King prononce un discours dans lequel il répète les mots « I have a dream ». Il y revendique l’égalité des droits civiques entre les Blancs et les Noirs et la fin du racisme aux États-Unis. Quelques mois plus tard, le 13 juillet 1964, le Civil Rights Act interdit la discrimination aux États-Unis. L’année suivante, le Voting Rights Act met fin aux systèmes mis en place pour restreindre le droit de vote des citoyens afro-américains. Martin Luther King est assassiné à Memphis (Tennessee) en 1968.

1969

Sous la présidence de Richard Nixon, le département du Travail inaugure en 1969 le « plan de Philadelphie », alors que plusieurs émeutes déclenchées après des violences policières contre des Afro-Américains ont eu lieu au cours des années précédentes. Ce plan impose aux entreprises et aux universités des quotas de salariés ou d’étudiants issus des minorités ethniques. Le concept d’« affirmative action » (discrimination positive) qui inspire cette politique est apparu en 1961 sous la présidence de John F. Kennedy : un décret exige alors que les employeurs publics recrutent leurs salariés « sans considération de leur race, croyance, couleur ou origine ». Entre 1968 et 1969, l’université Columbia rapporte que le nombre de candidats et d’admis noirs a quasiment doublé. En 1978, la Cour suprême, la plus haute juridiction du pays, rend une décision limitant le recours à la discrimination positive à l’entrée de l’université. En 2016, elle prend une nouvelle décision qui valide pour la première fois le principe des quotas.

2008

En mars 2008, Barack Obama, alors candidat aux primaires démocrates, est au cœur d’une polémique provoquée par des propos virulents contre les Blancs, tenus par le pasteur de l’église qu’il fréquente. Pour montrer son désaccord, il prononce à Philadelphie un discours où il retrace son parcours, développe son point de vue sur la question raciale et promeut « une Amérique plus juste, plus égale, plus libre », sans formuler de propositions concrètes pour lutter contre les discriminations. En novembre, il devient le premier président noir des États-Unis. Il confie des postes importants dans l’administration à des Afro-Américains. Mais durant ses deux mandats, « Barack Obama n’a pris aucune mesure exclusivement dédiée à la population afro-américaine », assure Romain Huret, historien à l’EHESS, une école spécialisée dans les sciences sociales, interrogé par Brief.me. Le spécialiste des États-Unis explique que « Barack Obama a très vite estimé qu’il ne serait pas le président des Afro-Américains mais celui de tous les Américains ».

2013

Le 13 juillet 2013, Alicia Garza, une militante et activiste californienne, apprend l’acquittement de George Zimmerman. Le 26 février 2012, dans la banlieue d’Orlando (Floride), cet homme chargé de la surveillance de son voisinage avait tué Trayvon Martin, un adolescent noir de 17 ans, qu’il suspectait de préparer un délit. En réaction, Alicia Garza écrit un texte sur les réseaux sociaux qui s’achève par ces mots : « Black People. I love you. I love us. Our lives matter ». L’activiste et avocate Patricia Cullors le relaie sur Twitter avec le hashtag #Blacklivesmatter, donnant naissance à un mouvement contre les violences policières envers les Noirs. En 2014, plusieurs meurtres d’Afro-Américains commis par des policiers, comme ceux de Michael Brown à Ferguson et d’Eric Garner à New York, donnent lieu à d’importantes manifestations organisées par Black Lives Matter. Selon des données récoltées par le Washington Post, les Afro-Américains étaient surreprésentés parmi les personnes tuées par la police en 2019.


L’analyse

« Aux États-Unis, le racisme est moins ancré dans la société que dans les institutions», estime Romain Huret, historien à l’EHESS et spécialiste des États-Unis, interrogé par Brief.me. Romain Huret décrit un cercle vicieux se mettant en place au sein des institutions : « La surreprésentation des Afro-Américains en prison fait qu’ils sont perçus comme plus dangereux, c’est une machine qui s’autoperpétue et qui trouve son origine dans l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation. » Selon lui, la justice, la police, l’école ont tendance à agir « inconsciemment ou consciemment de manière raciste. La police contrôle par exemple beaucoup plus systématiquement les Afro-Américains ». Ce problème est selon lui renforcé par l’absence de coordination au niveau fédéral, la police américaine étant composée de multiples institutions locales. Le chercheur considère cependant que « petit à petit, la société se dirige vers plus d’égalité » sous l’impulsion d’une « partie de la population » qui « est très sensible au respect des minorités ».