27 juin 2020

On revient au début

La Chine et l’Inde, des géants asiatiques aux relations complexes

Des affrontements entre des soldats indiens et chinois ont fait plusieurs dizaines de morts en début de semaine dernière à la frontière des deux pays, entre la région indienne du Ladakh et la région chinoise de l’Aksai Chin. Les ministres chinois et indien des Affaires étrangères sont convenus « d’apaiser la situation sur le terrain au plus vite et de maintenir la paix et la tranquillité dans les zones frontalières ». Depuis les années 1950, l’Inde et la Chine entretiennent des relations houleuses, marquées par des rapprochements, mais aussi par plusieurs conflits et différends.


À l’origine

Territoires voisins séparés par la chaîne de montagne de l’Himalaya, la Chine et l’Inde entretiennent des relations de longue date, principalement commerciales, grâce à la proximité des routes de la soie. Trois ans après son indépendance du Royaume-Uni, la République indienne entame en 1950 des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. L’Inde devient ainsi l’un des premiers pays à reconnaître l’existence de l’État instauré par Mao Zedong après la victoire de ses troupes communistes sur celles du gouvernement chinois qui se réfugie à Taïwan. L’entente entre les deux pays est symbolisée par l’expression « Hindi-Chini Bhai-Bhai » (« L’Inde et la Chine sont frères »), employée par le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru. En 1954, les deux pays signent un traité qui établit « cinq principes de coexistence pacifique ». Ils s’engagent à respecter mutuellement leur intégrité territoriale et l’Inde reconnaît à travers ce texte le contrôle de la Chine sur le Tibet, territoire qu’elle a annexé en 1951.


Les dates clés

1962

Malgré la signature du traité de 1954, les deux pays connaissent plusieurs différends frontaliers qui donnent lieu à la première guerre sino-indienne fin 1962. La Chine l’emporte et annexe la région de l’Aksai Chin, qu’elle dispute à l’Inde depuis de nombreuses années, ne reconnaissant pas la frontière de la ligne McMahon établie par les Britanniques entre l’Inde et le Tibet. Les frontières entre les deux pays se stabilisent alors autour de la « ligne de contrôle effectif », une ligne de démarcation officialisée en 1993 dans un accord commun. L’Inde continue de revendiquer la région de l’Aksai Chin, ainsi que l’intégralité de la région du Cachemire dans laquelle elle est située. Après 1962, les deux pays s’opposent sur d’autres questions frontalières, comme autour de la région de l’Arunachal Pradesh, située à l’extrémité orientale de l’Inde (voir la carte).

1971

Alors que l’Inde faisait partie des pays non alignés au début de la guerre froide, le pays signe en août 1971 un traité de coopération avec l’URSS. La Chine l’accuse alors d’être un « instrument de l’expansionnisme soviétique » en Asie du Sud. En décembre, une nouvelle guerre éclate entre l’Inde et le Pakistan. La Chine soutient ce dernier et se rapproche dans le même temps des États-Unis, qui soutiennent également le Pakistan et déplorent le rapprochement entre l’Inde et l’URSS. La tendance va s’inverser avec la fin de la guerre froide, la Chine se rapprochant de la Russie tandis que « l’Inde cherche à redéfinir ses relations internationales et à se rapprocher des États-Unis et de l’Europe », explique à Brief.me Jean-François Huchet, président de l’Institut national des langues et des civilisations orientales, spécialiste des relations sino-indiennes.

1988

Le Premier ministre indien Rajiv Gandhi effectue une visite officielle en Chine, 32 ans après le dernier déplacement de ce type. Elle symbolise un rapprochement entre les deux pays, un an après un troisième affrontement militaire dans une vallée de la région de l’Arunachal Pradesh. À partir de la décennie 1990, les échanges entre les deux pays sont plus apaisés et leurs relations économiques, jusqu’alors quasi inexistantes, s’intensifient. Leur commerce bilatéral passe de 260 millions de dollars en 1991 à près de 39 milliards de dollars en 2007. La balance commerciale se creuse toutefois en défaveur de l’Inde, tandis que la Chine devient son premier partenaire commercial en 2008, ce qui suscite des tensions entre les deux pays. L’an dernier, la Chine ne recevait encore que 5 % des exportations indiennes, mais elle représentait 14 % de ses importations, selon les données des ministères du Commerce des deux pays.

2005

La Chine et l’Inde signent en 2005 un « Partenariat stratégique pour la paix et la prospérité » qui édicte des « principes directeurs » pour régler leurs différends frontaliers. L’Inde reconnaît à nouveau l’autorité de la Chine sur la région autonome du Tibet, tandis que la Chine reconnaît l’autorité de l’Inde sur la région du Sikkim, frontalière du Tibet et devenue officiellement l’un des États indiens en 1975. En 2006, les deux pays rouvrent le col frontalier de Nathu La, qui relie le Tibet et le Sikkim, fermé depuis la guerre sino-indienne de 1962. Les différends frontaliers ne sont pourtant pas réglés et les tensions s’intensifient même au cours de la décennie : la Chine affiche de nouvelles prétentions sur le Sikkim, l’Inde rapporte régulièrement des violations de ses frontières de la part de la Chine, tandis que les deux pays renforcent fréquemment leur présence militaire ou leurs investissements dans des infrastructures le long de la « ligne de contrôle effectif ».


L’analyse

Les tensions actuelles entre la région indienne du Ladakh et la région chinoise de l’Aksai Chin « sont le baromètre d’autres éléments dans la relation sino-indienne, voire des relations internationales », estime le spécialiste des relations sino-indiennes Jean-François Huchet. Le regain de tensions le long de la « ligne de contrôle effectif » à la fin des années 2000 peut ainsi être vu comme une réponse à la signature en 2006 d’un accord entre l’Inde et les États-Unis sur le nucléaire civil, analyse-t-il. L’opposition s’accroît à mesure que l’Inde intensifie son rapprochement avec les États-Unis et que le président américain, Donald Trump, cherche « à durcir son approche avec la Chine, en s’appuyant sur l’Inde », décrit Jean-François Huchet. D’autres positions, sur le Pakistan ou le Tibet, ou bien le développement du projet chinois des Nouvelles Routes de la soie, sont aussi des sources de tensions constantes.