3 octobre 2020

On revient au début

Les aspirations indépendantistes de la Nouvelle-Calédonie

Les électeurs de Nouvelle-Calédonie sont appelés à voter dimanche sur l’indépendance de leur île. C’est la deuxième fois en deux ans qu’ils sont invités à s’exprimer sur cette question par référendum. La Nouvelle-Calédonie a été colonisée par la France en 1853. Depuis, les indépendantistes et les loyalistes se sont opposés à plusieurs reprises sur la nature des liens entre l’archipel et la France.


À l’origine

La Nouvelle-Calédonie est un archipel situé dans l’océan Pacifique Sud (voir la carte). Elle est peuplée depuis au moins 3 000 ans av. J.-C. et les premiers contacts entre la population autochtone kanake avec des Européens ont lieu à la fin du XVIIIe siècle. La France prend possession en 1853, sous Napoléon III, de ce territoire situé à plus de 16 000 kilomètres de la métropole. Elle y construit des centres pénitentiaires, où les bagnards sont affectés à des activités agricoles. La population métropolitaine est encouragée à émigrer sur place grâce à l’attribution gratuite de terrains. La population kanake se retrouve ainsi expropriée de terres et plusieurs réserves sont créées, où ces habitants se retrouvent cantonnés. La découverte d’un minerai de nickel en 1864 conduit au développement d’une industrie qui permet au territoire de devenir le septième plus gros producteur au monde, selon le Groupe d’étude international du nickel, une organisation réunissant les pays producteurs et utilisateurs de ce métal.


Les dates clés

1946

La Nouvelle-Calédonie devient en 1946 un territoire d’outre-mer et tous ses habitants obtiennent la citoyenneté française. Le gouverneur, qui représente l’État, y détient le pouvoir exécutif. En 1957, le Conseil général devient l’Assemblée territoriale. Ses représentants sont désormais élus au suffrage universel. Ceux-ci élisent les membres du Conseil de gouvernement, créé la même année et dirigé par le gouverneur. La multiplication des révoltes indépendantistes pousse l’État à restreindre des mesures d’autonomie au cours des années 1960. Il assouplit finalement à nouveau sa tutelle en 1976, mais la situation politique s’envenime entre indépendantistes et loyalistes. L’Assemblée territoriale est dissoute en mai 1979. Plusieurs mouvements indépendantistes se réunissent au sein du Front indépendantiste. Cette coalition souhaite se servir des institutions pour obtenir la souveraineté du territoire. Elle obtient 14 sièges sur 36 lors des élections territoriales de juillet. À partir de 1982, quatre de ses membres entrent au Conseil de gouvernement.

1984

Le Front indépendantiste est dissous en septembre 1984 et remplacé par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Celui-ci boycotte les élections territoriales de novembre. C’est le début des « Événements », une série d’affrontements entre partisans et opposants à l’indépendance. Le FLNKS annonce en décembre la création du « gouvernement provisoire de Kanaky » (« Nouvelle-Calédonie » en kanak). En juin 1985, le FLNKS déclare unilatéralement l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie et adopte sa propre Constitution. Le 22 avril 1988, un commando indépendantiste attaque la gendarmerie de l’île d’Ouvéa. Quatre gendarmes sont tués et 27 autres sont pris en otage. Le 5 mai, un assaut de l’armée libère les otages. 19 Kanaks sont tués, ainsi que deux militaires. Après cet épisode, des négociations ont lieu entre loyalistes et indépendantistes. Signés en 1988, les accords de Matignon prévoient une période de transition pour renforcer les institutions néo-calédoniennes et un référendum d’autodétermination 10 ans plus tard.

1998

Le référendum n’a finalement pas lieu comme prévu en 1998. À la place, l’accord de Nouméa, ratifié par un référendum local, organise le transfert de certaines compétences de l’État français vers la Nouvelle-Calédonie, à l’exception de la défense, de la sécurité, de la justice et de la monnaie. La Nouvelle-Calédonie dispose ainsi d’une plus grande autonomie et de ses propres institutions : un gouvernement qui détient le pouvoir exécutif, le Congrès qui remplace l’Assemblée territoriale ainsi que le Sénat coutumier, défenseur de l’identité kanake. Dans son préambule, l’accord de Nouméa reconnaît que les Kanaks ont leur « civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique ». Surtout, il reconnaît que « la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine ». Il prévoit trois référendums sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, en cas de vote négatif pour les deux premiers.

2018

Le premier de ces référendums a lieu le 4 novembre 2018. Le corps électoral est restreint en fonction de plusieurs critères, dont la justification d’une résidence continue dans l’archipel depuis fin 1994. Un peu plus de 174 000 individus peuvent ainsi voter, sur 278 000 habitants. Le « non » l’emporte à plus de 56 %, avec 81 % de participation. Les partis loyalistes espéraient obtenir au moins 70 % des suffrages pour contraindre les indépendantistes à renoncer à la tenue des deuxième et troisième référendums prévus. Les résultats font apparaître une fracture territoriale et sociologique : dans la province Sud, la plus riche et où se concentre la population d’origine européenne, le non s’élève à 74 %, tandis que les provinces du Nord et des îles Loyauté, où vivent majoritairement des Kanaks, le oui l’emporte à près de 80 %. Ces résultats valident le projet du FLNKS, estime alors Roch Wamytan, le président indépendantiste du Congrès : « Nous ne sommes pas au crépuscule de notre revendication, au contraire. »


Les personnages

Jean-Marie Tjibaou. Militant de l’indépendantisme, Jean-Marie Tjibaou promeut le renouveau de la culture kanake à travers la création en 1975 du festival Mélanésia 2000, qui réunit plus de 50 000 personnes. Il fait ensuite partie des cofondateurs du Front indépendantiste et devient vice-président du Conseil de gouvernement en 1982. Considérant finalement impossible d’obtenir l’indépendance par les institutions, il s’implique dans les « Événements », puis accepte d’ouvrir des négociations avec les loyalistes en 1988. L’année suivante, il est assassiné en 1989 par un Kanak indépendantiste, qui lui reproche d’avoir signé les accords de Matignon.

Jacques Lafleur. Jacques Lafleur, décédé en 2010, était l’un des représentants les plus importants du camp anti-indépendantiste en Nouvelle-Calédonie. Fils de l’industriel et sénateur de la Nouvelle-Calédonie Henri Lafleur, il débute sa carrière politique en 1972 en étant élu à l’Assemblée territoriale. Il fonde en 1977 le Rassemblement pour la Calédonie (devenu Le Rassemblement – Les Républicains en 2015), qu’il préside jusqu’en 2005 et qui domine les principales institutions de la Nouvelle-Calédonie, sauf quelques années, à partir de 1979. Il siège également en tant que député à l’Assemblée nationale de 1978 à 2007.

Déwé Gorodey. Déwé Gorodey est une femme politique et écrivaine néo-calédonienne. Elle rejoint dans les années 1970 les groupes révolutionnaires indépendantistes Foulards rouges et Groupe 1878, créés juste après mai 1968, puis elle cofonde le Parti de libération kanak (Palika), qui fait aujourd’hui partie du FLNKS. Dewé Gorodey est la personne qui a été membre le plus longtemps du gouvernement de l’archipel, puisqu’elle y a joué un rôle sans discontinuer de 1999 à 2019. Elle s’est aussi fait reconnaître à l’international pour ses écrits décrivant la culture kanake.