24 octobre 2020

On revient au début

Les caricatures de Mahomet

Professeur d’histoire et géographie au collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), Samuel Paty a été assassiné le 16 octobre après la diffusion d’une vidéo ayant incité à s’en prendre à lui parce qu’il avait montré une caricature de Mahomet durant l’un de ses cours. La représentation de ce prophète fait l’objet de nombreuses critiques de la part de musulmans, bien que rien ne l’interdise explicitement dans le Coran. La publication de caricatures du fondateur de l’islam a plusieurs fois entraîné des réactions violentes ou des attentats.


Le concept

Le Coran n’interdit pas la représentation d’êtres figurés, pas plus que celle de Mahomet, fondateur et principal prophète de l’islam, mais il « interdit clairement l’idolâtrie, soit le fait de vénérer des images », explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Nourane Ben Azzouna, enseignante chercheuse spécialiste des arts de l’islam à l’université de Strasbourg. Le deuxième corpus de textes important pour l’islam, les hadiths, comprennent en revanche plusieurs extraits interdisant la représentation figurée en général. Transmis oralement pendant près de deux siècles après la mort de Mahomet, contrairement au Coran fixé par écrit une vingtaine d’années après sa mort, ils ont cependant pu « plus facilement subir des transformations », estime Nourane Ben Azzouna. Ces deux corpus ont « donné lieu à des interprétations par des savants religieux qui divergent en fonction des périodes ou des lieux », la religion musulmane n’ayant pas d’autorité reconnue comme celle du pape pour les catholiques. Ainsi, la question de la représentation de Mahomet n’a jamais été tranchée et l’histoire de l’art islamique comprend plusieurs représentations du prophète. Quasiment absentes aujourd’hui dans les milieux sunnites, la branche majoritaire de l’islam, elles sont au contraire toujours présentes dans les milieux chiites.


Les dates clés

1999

Le magazine allemand Der Spiegel publie en 1999 un tableau du peintre allemand Theodor Hosemann de 1847 représentant Mahomet pour illustrer un article sur les « apôtres moraux », aux côtés de représentations de Jésus, Confucius ou Kant. L’hebdomadaire reçoit de nombreux messages, dont des menaces. La chaîne de télévision turque Show TV appelle ses spectateurs à protester en diffusant le numéro de téléphone d’un des salariés du magazine, qui reçoit des dizaines d’appels d’insultes et de menaces de mort. Le représentant des musulmans d’Allemagne, lors d’une interview deux mois plus tard, recommande à Der Spiegel de « blanchir » le visage de Mahomet par respect pour les musulmans s’il souhaite à nouveau en publier une représentation. En juin 2001, Der Spiegel republie une représentation du prophète, cette fois avec un visage caché par un halo blanc, issue d’une miniature d’un artiste persan du XVIe siècle. Le visage recouvert permet en effet « une distanciation qui va dans le sens de la sacralisation » pour les musulmans, explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Nourane Ben Azzouna.

2005

Le quotidien danois Jyllands-Posten publie en 2005 plusieurs caricatures de Mahomet pour illustrer un article sur l’autocensure. Il présente cette démarche comme une réponse à une remarque formulée par l’écrivain danois Kare Bluitgen, qui se plaint que personne n’ose illustrer son livre sur Mahomet depuis l’assassinat en 2004 de Theo Van Gogh, réalisateur néerlandais d’un court-métrage critiquant l’islam. Des manifestations ont alors lieu dans plusieurs pays, y compris au Danemark, pour protester contre cette publication. Plusieurs autorités gouvernementales ou religieuses de pays musulmans appellent à sanctionner les auteurs des caricatures. Des médias les republient, dont le journal égyptien Al Fagr et Charlie Hebdo en France, qui ajoute de nouvelles caricatures de Mahomet. L’hebdomadaire est poursuivi pour « injures publiques », notamment par l’Union des organisations islamiques de France, une association. Il est relaxé en 2007, la justice estimant que « le genre littéraire de la caricature, bien que délibérément provocant, participe à ce titre à la liberté d’expression et de communication des pensées et des opinions ».

2015

Deux personnes attaquent en janvier 2015 la rédaction de Charlie Hebdo à Paris, tuant 12 personnes, dont huit membres de l’équipe et deux policiers, et en blessant 15 autres. Le journal, qui affiche régulièrement une position de défiance vis-à-vis des religions, faisait alors l’objet de menaces depuis plusieurs années. Celles-ci se sont intensifiées après la publication en 2011 d’un numéro spécial titré « Charia Hebdo » comportant des caricatures de Mahomet, en réaction à la victoire du parti islamiste Ennahdha en Tunisie, après la révolution du « Printemps arabe ». Le groupe terroriste Al-Qaïda dans la péninsule arabique revendique l’attentat contre Charlie Hebdo. Le lendemain, un jour de deuil national est décrété et une minute de silence doit être respectée. Des difficultés à la faire observer dans certaines écoles sont relevées. Le week-end suivant, près de 4 millions de personnes défilent en France. Partout dans le monde, des personnes affichent leur soutien à la rédaction en diffusant le logo « Je suis Charlie » pour défendre la liberté d’expression.

2017

Une loi adoptée en France en 2017 supprime le délit de blasphème, soit une parole qui outrage une religion. Un tel délit existait encore dans le Code pénal d’Alsace-Moselle, hérité du Code pénal allemand de 1871. D’après son article 166, le délit de blasphème pouvait être réprimé d’au moins trois ans d’emprisonnement, alors que ce délit avait été abrogé sur le reste du territoire français en 1881. En 2015, lors de la publication du numéro de Charlie Hebdo suivant l’attaque terroriste subie par la rédaction, en une duquel Mahomet est à nouveau caricaturé, le président du Conseil régional du culte musulman d’Alsace s’était insurgé dans un communiqué « contre ces représentations imagées du prophète » et avait souhaité l’« extension à tout le territoire national » du délit de blasphème. Comme l’a souligné en 2018 le ministère de la Justice, les dispositions de l’article 166 du Code pénal d’Alsace-Moselle étaient néanmoins « tombées en désuétude » et « n’avaient donné lieu à aucune condamnation depuis plusieurs dizaines d’années ».


Les personnages

Nahed Hattar. L’écrivain jordanien Nahed Hattar, appartenant à la communauté chrétienne, mais revendiquant son athéisme, publie en août 2016 sur sa page Facebook un dessin moquant la vision de Dieu et du paradis par les djihadistes du groupe terroriste État islamique. En septembre, il est tué par balles devant un tribunal d’Amman, la capitale de la Jordanie, où il était poursuivi pour « incitation aux dissensions confessionnelles » et « insulte » à l’égard de l’islam.

Charb. Stéphane Charbonnier, dit Charb, est un dessinateur français, collaborateur régulier de Charlie Hebdo et directeur de la rédaction à partir de 2009. Il reçoit régulièrement des menaces de mort et vit sous protection policière. En 2013, le groupe terroriste Al-Qaïda dans la péninsule arabique publie une liste désignant 11 personnalités occidentales « recherchées mortes ou vives pour crimes contre l’islam » parmi lesquelles il figure. Il est assassiné lors de l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier 2015.

Kurt Westergaard. Kurt Westergaard, 85 ans, est un dessinateur danois principalement connu pour avoir caricaturé Mahomet en le représentant vêtu d’un turban en forme de bombe, dans le quotidien Jyllands-Posten en 2005. Subissant alors des menaces de mort, il échappe à une tentative d’assassinat en 2010. La même année, il déclare n’avoir jamais dit que sa caricature représentait Mahomet, mais affirme avoir voulu montrer qu’il y avait « des terroristes qui se servaient de l’islam et du Coran comme d’une façade ».