5 décembre 2020

On revient au début

La pauvreté en France

La proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté s’est encore accrue entre 2017 et 2018, selon le dernier rapport de l’Observatoire des inégalités, un organisme privé, publié jeudi dernier. Alors que dans les années 1980, de nouvelles franges de la population jusque-là épargnées par la pauvreté sont devenues pauvres, la pauvreté est désormais surtout le fait d’une reproduction sociale.


Le concept

En France, l’indicateur de la pauvreté est calculé de manière relative par rapport à l’ensemble de la population. Le seuil de pauvreté en dessous duquel les ménages sont considérés comme pauvres est fixé par l’institut national de statistiques Insee à 60 % du revenu médian, le revenu qui partage la population en deux parties égales (la moitié gagne plus, l’autre moins). Le seuil de pauvreté évolue ainsi avec le niveau des revenus au sein d’un pays. L’Observatoire des inégalités considère qu’aucun seuil « ne serait plus juste ou plus objectif qu’un autre » et préfère définir un niveau de pauvreté à 50 % du revenu médian, car il « estime qu’à 60 % on rassemble des populations trop différentes ». Les personnes sans domicile et celles vivant dans des communautés (prisons, maisons de retraite) ne sont pas intégrées dans le taux de pauvreté. Selon la dernière enquête de l’Insee, la France comptait 141 500 personnes sans domicile début 2012, dont 9 % sans-abri. Elles sont plus de 300 000 en 2020, selon la Fondation Abbé-Pierre, qui lutte contre le mal-logement.


Les dates clés

1954

Le 1er février 1954, le prêtre Henri Grouès, surnommé « l’abbé Pierre », lance un appel à la radio pour alerter sur la situation des sans-abri qui meurent de froid. Il appelle à la générosité pour fournir des couvertures et des poêles. Depuis plusieurs semaines, il interpelle les pouvoirs publics et l’opinion pour leur faire comprendre que les sans-abri sont « simplement des hommes qui ne gagnent pas de quoi payer une chambre d’hôtel quand ils sortent de l’usine ». L’affluence des dons est telle que l’abbé Pierre parle d’une « insurrection de la bonté ». Une quarantaine de « centres de dépannage » de nuit ouvrent à Paris et la gare désaffectée d’Orsay est mise à disposition pour entreposer les dons en nature. Pour remédier à la crise du logement que connaît la France d’après-guerre, l’État lance à partir de 1954 de vastes projets de construction de logements sociaux et de grands ensembles d’habitat collectif. En 1956, une loi institue la trêve hivernale interdisant les expulsions, toujours en vigueur.

1988

La loi du 1er décembre 1988 crée le revenu minimum d’insertion (RMI), présenté comme un élément du « dispositif global de lutte contre la pauvreté tendant à supprimer toute forme d’exclusion ». Il s’agit de la première allocation universelle, alors que le système de protection sociale était organisé par risque (vieillesse, handicap, etc.). Le RMI s’adresse à toute personne en France ayant plus de 25 ans ou un enfant à charge et des ressources inférieures à un plafond fixé par décret. Il est conditionné à des actions d’insertion. Fin 1989, 410 000 allocataires en bénéficiaient et leur nombre a augmenté de 17 % par an en moyenne jusqu’en 1994, selon la direction des études du ministère de la Santé. Les années 1980 ont été marquées par l’émergence de « nouveaux pauvres », comme le constatent plusieurs rapports remis au gouvernement : alors que les pauvres étaient essentiellement issus de familles pauvres, des personnes précaires sont tombées soudainement dans la pauvreté, comme les chômeurs de longue durée, les travailleurs peu qualifiés, les jeunes et les familles monoparentales.

2010

En 2010, le taux de pauvreté atteint 14,1 % de la population, soit 8,6 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, qui s’établit à 964 euros par mois, selon l’Insee. Le taux de pauvreté poursuit la hausse déjà enregistrée en 2009 en raison de la crise économique de 2007-2008 et « atteint son plus haut niveau depuis 1997 », souligne l’Insee. Alors qu’en 2009, le chômage a contribué à l’évolution globale de la pauvreté, la hausse de la pauvreté en 2010 s’explique par celle des inactifs (les personnes qui ne sont ni en emploi ni au chômage) et notamment des moins de 18 ans. L’Insee note que « le taux de pauvreté des enfants est plus élevé que celui de l’ensemble de la population » : il atteint 19,6 %, ce qui signifie qu’un enfant sur cinq est pauvre. Ces mineurs vivent pour beaucoup dans des familles monoparentales ou des familles où au moins l’un des parents ne travaille pas. Cette pauvreté s’explique, selon l’Insee, par la non-reconduction de primes exceptionnelles qui avaient été mises en œuvre en 2009 pour limiter les effets de la crise sur les ménages modestes et le gel du barème des prestations familiales.

2018

Emmanuel Macron présente en septembre 2018 une stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté. Le président pointe une « reproduction sociale des inégalités » et affirme qu’il faut six générations aux descendants d’une famille pauvre pour accéder à la classe moyenne. Ce plan de 8,5 milliards d’euros comprend une série de mesures pour l’égalité des chances des enfants, l’obligation de formation jusqu’à 18 ans et la simplification du système des minima sociaux avec pour perspective l’instauration d’un revenu universel d’activité. Le taux de pauvreté a augmenté entre 2016 et 2018 de 14 % à 14,8 %, selon l’Insee. 9,3 millions de personnes vivaient en 2018 en dessous du seuil de pauvreté, à 1 063 euros par mois, dont 3 millions d’enfants. Des données d’une enquête menée par l’Institut national d’études démographiques, un établissement public, publiées en février, montrent que la pauvreté des enfants a un impact sur leur santé et leur développement. Elle est associée à un risque accru de chômage et au fait de continuer de vivre dans la pauvreté à l’âge adulte.


Les organismes

Emmaüs. En 1949, l’abbé Pierre crée une auberge de jeunesse, qu’il appelle Emmaüs, pour y accueillir des personnes démunies, en échange d’une participation à la vie en communauté. Pour financer les communautés Emmaüs, les « compagnons » tels qu’ils sont appelés récupèrent des objets dont les gens ne veulent plus et les revendent. Les 120 communautés Emmaüs actuelles fonctionnent toujours sans subvention, grâce à la récupération et la vente d’objets.

Les Restos du cœur. L’humoriste Coluche lance en septembre 1985 Les Restos du cœur, alors que la France est confrontée au phénomène des « nouveaux pauvres ». L’association a pour but de distribuer des repas gratuits aux plus démunis au sein de « cantines » spéciales, grâce aux dons alimentaires. Lors de la première campagne hivernale, 8,5 millions de repas sont distribués. En 2019-2020, l’association a servi 136,5 millions de repas à 875 000 personnes.

Le Samu social. En novembre 1993, le docteur Xavier Emmanuelli lance les premières équipes mobiles d’urgence sociale de nuit à Paris. Le Samu social de Paris gère rapidement un numéro vert dédié aux personnes sans domicile, qui deviendra le 115. La Fédération nationale des Samu sociaux regroupe aujourd’hui plusieurs associations qui pratiquent cette méthode inspirée du Samu médical : intervenir, notamment via des maraudes, pour proposer une mise à l’abri, une aide médicale ou simplement du lien social.