13 mars 2021

On revient au début

Le développement des essais nucléaires

En partenariat avec plusieurs médias, le média d’investigation Disclose a publié mardi une enquête selon laquelle l’État français a caché aux populations de la Polynésie française les conséquences sanitaires des essais nucléaires qui y ont été menés entre 1966 et 1996. La France s’est engagée en même temps que d’autres États dans la course à l’armement nucléaire à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Pour réaliser ses essais, elle s’est d’abord implantée en Algérie puis en Polynésie, avant de privilégier des simulations à la suite d’engagements internationaux.


À l’origine

Un essai nucléaire désigne l’explosion d’une bombe atomique à des fins expérimentales. C’est au cours de la Seconde Guerre mondiale que les États-Unis s’intéressent à la bombe atomique. Leur premier essai a lieu en 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, trois semaines avant les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki au Japon. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’autres pays se lancent dans la course à l’armement nucléaire en multipliant les essais, avec comme objectif une politique de dissuasion nucléaire. La France crée en 1945 le Commissariat à l’énergie atomique, qui pilote des recherches sur le nucléaire à des fins industrielles et de défense. L’URSS et les États-Unis utilisent la menace nucléaire dans leur affrontement durant la guerre froide. Jusque dans les années 1960, les essais sont essentiellement pratiqués dans l’atmosphère, ce qui engendre le rejet de matières radioactives dans l’environnement.


Les dates clés

1960

Le premier essai nucléaire français a lieu le 13 février 1960 à Reggane, dans le sud-ouest de l’Algérie alors française, au cœur du désert du Sahara. Avec cet essai, la France devient officiellement la quatrième puissance nucléaire, après les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni. Trois autres essais atmosphériques suivent sur ce site. En raison de critiques croissantes des populations locales et alors que des discussions sont en cours sur la signature d’un traité international interdisant les essais nucléaires dans l’atmosphère – auquel la France n’adhère pas –, celle-ci cesse ses essais atmosphériques à Reggane et démarre des essais souterrains dans un autre site construit dans le Sahara algérien, à In Ecker. Plusieurs essais y ont lieu jusqu’en 1966 en application d’un accord secret avec l’Algérie, mais l’indépendance en 1962 pousse la France à se tourner vers la Polynésie française où elle effectuera ses essais nucléaires à partir de 1966. Elle poursuit dans le Pacifique des essais dans l’atmosphère jusqu’en 1974, avant de les restreindre à des expérimentations dans des galeries souterraines.

1992

Alors qu’augmentent les inquiétudes de la population polynésienne et les préoccupations écologiques, le président François Mitterrand annonce en 1992 un moratoire d’un an sur les essais nucléaires, renouvelé les années suivantes. La France adresse alors une lettre aux autres puissances nucléaires pour les engager à suivre cette voie. Le président américain George Bush ignore cette demande, mais le Congrès américain adopte un moratoire contournant le veto présidentiel. Le Royaume-Uni et la Russie poursuivent la suspension de leurs essais débutée en 1991. Élu en 1995, le président Jacques Chirac décide de lever le moratoire français pour effectuer une dernière campagne en Polynésie de six essais nucléaires qui se termine en janvier 1996. Il explique que l’objectif est de compléter les recherches pour passer définitivement à des essais nucléaires simulés, ce qui est réalisé. Cette reprise des essais suscite de nombreuses réactions anti-françaises dans le monde, avec l’organisation de campagnes de boycott de produits français.

1996

La France signe en septembre 1996 le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Ticen), adopté un peu plus tôt par l’Assemblée générale de l’ONU. Le texte est aujourd’hui signé par 170 pays, mais il n’est pas encore entré officiellement en vigueur à ce jour, sa ratification supposant que 44 États possédant des centrales nucléaires ou des installations de recherche le signent, ce qui n’est pas le cas. Le Ticen instaure la création de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires en vue de faire respecter ses dispositions. Cette organisation internationale gère des instruments de mesure sismographiques afin de détecter les éventuels essais. Plusieurs pays continuent cependant les essais nucléaires, comme l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord : 10 essais nucléaires seront réalisés par ces pays après 1996. Après la signature du Ticen, la France entame la fermeture du Centre d’expérimentation du Pacifique. C’est depuis le seul pays détenteur de l’arme nucléaire à avoir démantelé tous ses sites d’essais nucléaires, selon l’ONU.

2003

Les associations Moruroa e tatou et Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), qui regroupent environ 5 000 membres, portent plainte contre X en 2003. Les victimes déclarées estiment ne pas avoir été assez averties des effets possibles des essais nucléaires sur la santé et affirment que les mesures de protection étaient « dérisoires ». Jacques Chirac affirme la même année que si ces interrogations sont « légitimes », il n’y aura « pas d’effet sur la santé, à court terme comme à long terme ». Les victimes déclarées réclament l’ouverture d’un fonds d’indemnisation et l’accès à des documents classés « secret défense ». Une loi répond à leur demande en créant le comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en 2010. D’après son rapport annuel 2020, 506 victimes militaires ou civiles ont été indemnisées jusqu’à aujourd’hui. Le ministère de la Défense déclassifie toute une série de documents en 2013, qui permettent de comprendre que toute la Polynésie française a été atteinte par les retombées radioactives de la période des essais aériens.


Les chiffres

210 essais nucléaires. Au total, entre 1960 et 1996, la France a procédé à 210 essais nucléaires : quatre essais aériens à Reggane entre 1960 et 1961, 13 essais souterrains à In Ecker entre 1961 et 1966, 46 essais aériens en Polynésie française entre 1966 et 1974, puis 147 essais souterrains également en Polynésie.

150 000 personnes. Environ 150 000 personnes – civiles et militaires confondues – ont participé aux essais nucléaires français, selon le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires. À ces personnes exposées aux radiations s’ajoutent les populations locales, dont le nombre est « plus difficile à chiffrer » et estimées à « plusieurs dizaines de milliers », selon un rapport du Sénat publié en 2013.

170 fois. En 1968, la France fait exploser sa première bombe à hydrogène à 600 mètres au-dessus de l’atoll inhabité de Fangataufa dans le Pacifique. Sa puissance, égale à 2,6 mégatonnes de TNT, équivaut à 170 fois celle de la bombe lancée sur Hiroshima. La bombe H la plus puissante est toutefois la bombe russe Tsar Bomba déclenchée au-dessus de l’Arctique en 1961, d’une puissance d’au moins 50 mégatonnes de TNT.