8 mai 2021

On revient au début

L’émergence des « Black Blocs »

Samedi dernier, lors de la manifestation du 1er-Mai, à Paris, des affrontements ont opposé des militants radicaux aux policiers. Plusieurs dizaines de membres de la CGT ont été victimes d’une agression d’une « extrême violence » de la part d’un « important groupe d’individus », « de type “Black Blocs” » selon un représentant du syndicat. Les « Black Blocs », militants d’ultragauche non affiliés à des partis ou syndicats, s’attaquent, en groupe et souvent violemment, aux symboles du capitalisme et de l’État durant les manifestations. Apparu dans les années 1980 en République fédérale d’Allemagne, le mode opératoire des « Black Blocs » s’est internationalisé et diffusé via les rassemblements altermondialistes à partir de la fin des années 1990.


Le concept

« Black Bloc » vient de l’allemand « Schwarzer Block », un terme apparu au début des années 1980 en Allemagne. Il ne qualifie pas un mouvement politique, mais un mode opératoire, une tactique de lutte à travers des actions collectives souvent violentes, visant les symboles de l’État et du capitalisme. Vêtus de noir et masqués pour éviter d’être identifiés, les individus y prenant part agissent « en bloc », restant soudés pendant leurs actions : ils sont qualifiés, par extension, de « Black Blocs » et se définissent comme tels. Ces personnes sont « anticapitalistes, antiracistes, antisexistes, antimilitaristes, écologistes radicaux », explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et auteur du livre « Les Black Blocs ». Dans une interview sur France Culture en mars 2019, Éric Delbecque, spécialiste de sécurité intérieure, fait une distinction entre « les “Black Blocs” traditionnels de l’ultragauche », « les casseurs-pilleurs qui viennent faire leur marché » et les « “Gilets jaunes” radicalisés » qui sont « progressivement contaminés par les modes d’action “Black Blocs” ».


Les dates clés

1980

À Berlin-Ouest, en République fédérale d’Allemagne, la police tente de déloger plusieurs squats au cours de l’année 1980. Certains de leurs occupants descendent dans la rue vêtus de noir et le visage masqué pour préserver leur anonymat, avec des casques de moto pour se protéger et des bannières qui affichent leurs préférences idéologiques. Ils se livrent à des batailles rangées contre la police pour défendre les squats. Francis Dupuis-Déri explique que les « Black Blocs », qui sont d’abord surnommés ainsi par la police berlinoise, ont une histoire politique liée au mouvement autonome, très présent dans les squats de Berlin à cette époque : « Les Autonomes, aussi appelés “ultragauche”, sont anticapitalistes et revendiquent une autonomie par rapport au marché, à l’État, aux syndicats. Dans le cas des femmes autonomes, celles-ci revendiquent aussi leur autonomie par rapport aux hommes et peuvent ainsi défendre le principe de non-mixité », décrit-il. Leurs méthodes de manifestation, souvent violentes, vont se reproduire lors de rassemblements anti-nucléaire et contre les courants néonazis dans les années 1980.

1999

La tactique du « Black Bloc » se diffuse et s’internationalise dans les années 1990, « notamment en Amérique du Nord à travers la scène musicale anarcho-punk » et via le réseau d’extrême gauche Anti-Racist Action, « qui utilise les méthodes des “Black Blocs” dans des manifestations antiracistes aux États-Unis », selon Francis Dupuis-Déri. En 1999, de grandes manifestations altermondialistes sont organisées à Seattle, aux États-Unis, contre la tenue de la conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), une institution de régulation des échanges internationaux. La police réprime brutalement les manifestations, tandis que des « Black Blocs » détruisent les vitrines de multinationales comme McDonald’s et Nike. Ces émeutes, surnommées « la Bataille de Seattle » par plusieurs militants altermondialistes et médias, entraînent le report de la cérémonie d’ouverture du sommet. Il s’agit de la première grande médiatisation internationale des « Black Blocs », car des journalistes du monde entier étaient présents à Seattle pour couvrir la conférence de l’OMC et ont ainsi rapporté ces troubles.

2009

Les « Black Blocs » commencent à investir les manifestations altermondialistes organisées en France dans les années 2000 : au sommet de l’Union européenne à Nice, en 2000, puis lors du sommet du G8, qui réunit les dirigeants des pays les plus industrialisés, à Évian en 2003. L’année 2009 est marquée par des affrontements violents en avril à Strasbourg à l’occasion du sommet de l’Otan, une alliance militaire de 29 pays, et par une manifestation, en octobre, contre le transfert de détenus vers une nouvelle maison d’arrêt à Poitiers : une centaine de personnes masquées détruisent des vitrines de magasins et attaquent la police. Dans les jours suivant les troubles, le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux annonce la création de deux nouvelles bases de données, afin de renforcer les moyens d’enquête de la police. « C’est un phénomène nouveau et il va falloir trouver les armes pour lutter contre », déclare à Libération un policier des services de renseignement. En 2016, le Centre de recherche de l’École des officiers de la Gendarmerie nationale publie une note sur les méthodes des « Black Blocs » en France, précisant qu’ils s’abritent derrière des plaques de bois ou des caddies afin « d’éviter la fragmentation du bloc », rendant l’interpellation d’un individu « difficile, voire impossible ».

2019

Une loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations, surnommée « loi anticasseurs », est promulguée en avril 2019 en France, un an après de violents incidents commis lors de la manifestation du 1er mai 2018, à Paris. Le mouvement des « Gilets jaunes » organise depuis plusieurs mois des manifestations émaillées de violences, notamment sur les Champs-Élysées en mars. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner déclare : « La place des “Black Blocs” est en prison, pas sur les Champs-Élysées. » Le texte promulgué en avril crée un nouveau délit passible de prison pour les manifestants qui chercheraient à dissimuler leur visage pour empêcher leur identification. Une disposition relative à l’interdiction administrative de manifester pour toute personne présentant une « menace d’une particulière gravité pour l’ordre public », est censurée par le Conseil constitutionnel.


L’analyse

Les violences de la part de manifestants visant des syndicats sont inhabituelles, mais « pas totalement inédites », selon Stéphane Sirot, professeur d’histoire à l’université Cergy-Pontoise, qui souligne dans une interview au journal La Croix que des « frottements entre le cortège CGT et d’autres manifestants » se sont déjà produits en 2016, lors de la mobilisation contre la loi Travail. « On voit bien qu’il y a, de la part d’une frange qui se dit militante, une forme de contestation de la légitimité des organisations syndicales à porter le discours et les pratiques de la contestation sociale », analyse Stéphane Sirot. Les tactiques des « Black Blocs » – notamment celle dite du « coucou », du nom de l’oiseau qui pond dans le nid d’autres, consistant à intégrer un cortège non prévenu de leur présence puis à se regrouper en milieu de manifestation – et leur recours régulier à la violence vont à l’encontre des principes de manifestation organisée que les syndicats, dotés de services d’ordre, appellent généralement à respecter.