29 mai 2021

On revient au début

La géopolitique de l’Arctique

Le Conseil de l’Arctique, une organisation qui réunit les huit pays bordant l’océan Arctique et six associations représentant les peuples autochtones, a adopté le 20 mai son premier plan stratégique, lors d’un sommet en Islande. Il fixe les orientations pour les 10 prochaines années afin de « promouvoir le développement durable, la protection de l’environnement et la bonne gouvernance dans l’Arctique ». L’intérêt pour la région arctique s’est accru ces dernières années, principalement pour des raisons économiques et stratégiques.


Le concept

L’Arctique est une région qui entoure le pôle Nord et comprend l’océan Arctique, recouvert en grande partie par la banquise. Il existe différentes conceptions géographiques de l’Arctique, dont la ligne de latitude 66°33’ au nord de l’équateur qui définit le cercle polaire arctique (voir la carte). Huit pays bordent le cercle arctique : le Canada, les États-Unis (avec l’Alaska), le Danemark (avec le Groenland), l’Islande, la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. Seuls cinq d’entre eux (États-Unis, Canada, Danemark, Norvège et Russie) ont un territoire dans l’océan Arctique. Leurs frontières maritimes y sont délimitées selon la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de Montego Bay de 1982, qui attribue à chaque pays une zone économique exclusive (ZEE) de 370 km depuis ses côtes, et selon des accords entre États. Dans sa ZEE, un État jouit de droits souverains sur les ressources naturelles. L’Arctique regorge de ressources comme le gaz, le pétrole, les poissons ou encore l’eau douce.


Les dates clés

1996

Les huit pays de l’Arctique signent en 1996 la déclaration d’Ottawa qui fonde le Conseil de l’Arctique. Ce forum intergouvernemental, qui comprend aussi six associations de peuples autochtones et des États observateurs non arctiques tels que la Chine, vise à renforcer la coopération entre les États de l’Arctique, principalement pour promouvoir le développement durable de la région. La déclaration d’Ottawa précise que le Conseil n’a pas mandat pour traiter des questions militaires. Alors que pendant la guerre froide l’Arctique était une région très militarisée, elle « n’était plus considérée comme un espace militaire d’ampleur » après la chute de l’URSS, explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Frédéric Lasserre, professeur à l’université Laval, au Canada, spécialiste de la géopolitique de l’Arctique. Le Conseil de l’Arctique, qui fonctionne par consensus à l’unanimité de ses membres, produit essentiellement des rapports scientifiques. Il n’a conclu à ce jour que trois accords contraignants, sur le sauvetage, la lutte contre la pollution par les hydrocarbures et la coopération scientifique.

2007

En août 2007, un sous-marin russe descend dans les fonds de l’océan Arctique, sous le pôle Nord, et y plante un drapeau russe au moyen d’un bras télescopique. Outre ce geste symbolique, l’expédition scientifique réalise des prélèvements géologiques afin de démontrer que la dorsale de Lomonossov, une chaîne de montagnes sous-marine qui s’étend de la Sibérie au Groenland et sur laquelle se situe le pôle Nord (voir la carte), appartient au plateau continental sibérien, soit le prolongement du territoire russe en mer. Selon le droit de la mer, un pays peut étendre ses droits souverains au-delà de sa ZEE sur son plateau continental (dans une limite de 650 km depuis ses côtes) pour l’exploitation des ressources du sol et du sous-sol. L’Arctique renferme environ 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel encore non découverts dans le monde, selon une estimation publiée en 2008 par une agence gouvernementale américaine. La Russie revendique depuis 2001 une large zone dans l’Arctique qui comprend la dorsale de Lomonossov, également réclamée par le Canada et le Danemark comme leur plateau continental respectif.

2018

L’Otan, une alliance militaire de 30 pays, mène à l’automne 2018 en Norvège et aux alentours le plus important exercice militaire de son histoire depuis la fin de la guerre froide, avec près de 50 000 militaires, 250 avions et 65 navires. L’entraînement, qui associe aussi la Suède et la Finlande, non membres de l’Otan, a pour objectif d’entraîner les forces à « répondre à toute menace de n’importe quelle direction ». Les autorités russes dénoncent un exercice « antirusse » et une « démarche inamicale ». Cet exercice intervient alors que l’Arctique est remilitarisé par la Russie ces dernières années. Elle a rouvert d’anciennes bases soviétiques et les pays de l’Otan « voient bien que la Russie se rééquipe », explique Frédéric Lasserre, qui estime cependant qu’il s’agit de « points d’appui symboliques » et que « la perspective de conflit est faible » à ce stade. « Dans l’économie russe, le poids de l’Arctique augmente et elle devient une région stratégique. La Russie se donne donc les moyens de défendre sa part », analyse-t-il.

2020

Le plus puissant brise-glace à propulsion nucléaire du monde est mis en service en octobre 2020 en Russie, sur le littoral de l’océan Arctique. L’Arktika est conçu pour ouvrir la voie aux navires sur la route maritime du Nord (RMN) toute l’année. Cette voie, la plus courte pour relier l’Atlantique au Pacifique par la côte sibérienne, est prise par les glaces en hiver. Elle est navigable en été lorsque la banquise recule naturellement. La Russie souhaite développer la navigation commerciale sur ses eaux arctiques, de plus en plus praticables en raison du déclin de la banquise dû au réchauffement climatique. Le réchauffement dans l’Arctique est deux à trois fois plus élevé que la moyenne annuelle mondiale, selon un rapport de 2019 du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, mis en place par l’ONU. Toutefois, le trafic de transit reste faible sur la RMN : en 2019, 37 navires y ont transité, selon le CHNL, une fondation norvégienne, contre 12 000 par le canal de Panama et 18 000 par le canal de Suez, selon leurs autorités respectives.


L’analyse

La représentation des populations autochtones. L’Arctique est aujourd’hui peuplé de 4 millions de personnes, dont plus de 500 000 sont des autochtones, c’est-à-dire que leur présence remonte aux origines du territoire, selon le Conseil de l’Arctique. « Les territoires arctiques sont encore administrés en majorité par des capitales et des gouvernements plus ou moins éloignés géographiquement et politiquement », affirme Camille Escudé-Joffres, chercheuse et spécialiste de l’Arctique, dans une publication éducative de 2019. Les populations autochtones se sont pour la plupart constituées en organisations transnationales, comme le Conseil circumpolaire inuit pour les Inuits et le Conseil saami pour les Samis (Laponie), qui siègent en permanence au Conseil de l’Arctique « où elles peuvent faire pression sur les gouvernements pour faire valoir leurs intérêts », explique Frédéric Lasserre. Le Groenland, où 85 % de la population est inuite selon le gouvernement local, dispose d’une large autonomie, renforcée en 2009 après un référendum. Le gouvernement groenlandais dispose de plusieurs compétences, dont la gestion des ressources naturelles. Colonie du Danemark, ce territoire est devenu une province du royaume en 1953, puis un « pays constitutif » en 1979.