25 septembre 2021

On revient au début

Les tensions avec la Chine dans la zone indo-pacifique

L’Australie a annoncé la semaine dernière l’annulation d’une commande de sous-marins français, l’acquisition de sous-marins américains à propulsion nucléaire et le lancement d’un partenariat militaire dans la zone indo-pacifique avec les États-Unis et le Royaume-Uni, baptisé Aukus. Le Premier ministre australien, Scott Morrison, a justifié cette décision en expliquant que la Chine avait un « programme très important de construction de sous-marins nucléaires ». La Chine affirme ses revendications territoriales dans les mers de Chine de manière plus agressive depuis les années 1980 et a considérablement renforcé ses capacités militaires depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2013.


À l’origine

En 1947, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement de la République de Chine, le Kuomintang, trace la « ligne en neuf traits » [voir la carte], aussi appelée « langue de bœuf ». Cette délimitation en pointillés couvre « 80 % à 90 % de l’ensemble des mers de Chine » sur lesquels la Chine affirme avoir la souveraineté, explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Laurent Amelot, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, un centre de réflexion européen. La République populaire de Chine, créée en 1949, reprend à son compte ce tracé, mais ces revendications territoriales « tombent un peu dans l’oubli » jusque dans les années 1970, selon Laurent Amelot. En 1978, l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping « provoque un véritable changement de paradigme. Durant l’époque maoïste, la Chine était refermée sur elle-même. Deng Xiaoping estime qu’il est indispensable que la Chine s’ouvre sur le monde et que le commerce se développe, en particulier par la voie maritime », souligne-t-il.


Les dates clés

1988

En mars 1988, l’armée chinoise affronte la marine vietnamienne dans l’archipel des Spratleys, en mer de Chine méridionale, et envahit des îlots qu’occupaient les Vietnamiens. En 1995, la Chine annexe d’autres îlots des Spratleys, cette fois occupés par les Philippines. Cette expansion territoriale répond à des objectifs économiques, commerciaux et politiques. Les mers de Chine méridionale et orientale contiennent du pétrole et du gaz, explique Laurent Amelot. « C’est aussi la voie de commerce maritime privilégiée entre l’Asie et l’Occident », souligne-t-il. Au début des années 2010, la Chine commence à construire, en violation des traités internationaux, des îles artificielles dans cet archipel. « Le nationalisme chinois, monté en puissance depuis la fin des années 2000, est particulièrement agressif depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping », en 2013, estime la chercheuse en géopolitique Valérie Niquet dans un article publié dans Libération en 2015. « La Chine s’appuie sur sa puissance économique pour développer ses capacités militaires et s’imposer comme puissance régionale », poursuit-elle.

2007

En septembre 2007, l’Inde, les États-Unis, l’Australie, le Japon et Singapour effectuent un exercice naval conjoint, dans le golfe du Bengale. Ces manœuvres militaires, appelées « Malabar », sont organisées ponctuellement depuis 1992 par l’Inde et les États-Unis, mais c’est la première fois que d’autres pays sont conviés à y participer. « La Chine juge intolérable que l’Inde y convie le Japon », explique Laurent Amelot. L’armée japonaise a occupé une partie de la Chine de 1937 à 1945. L’alliance entre l’Inde, les États-Unis, l’Australie et le Japon deviendra le Quadrilateral Security Dialogue ou Quad, un forum informel de discussion diplomatique et stratégique. Selon Delphine Allès, professeure en sciences politiques, le concept de « région indo-pacifique » a d’abord été utilisé par les membres du Quad, « qui promeuvent l’idée d’un Indo-Pacifique “libre et ouvert” et d’un ordre international “fondé sur le droit” – deux idées qui ont vocation à souligner le contraste avec la présence de plus en plus affirmée de la Chine dans la région », affirme-t-elle dans un entretien publié mercredi dans le magazine Sciences et Avenir.

2016

En février 2016, 12 pays américains et asiatiques, parmi lesquels les États-Unis, l’Australie, le Japon et le Mexique, signent l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), un traité de libre-échange dont la Chine est exclue. Le TPP prévoit des réductions de droits de douane sur la quasi-totalité des biens. « Pour les Chinois, le TPP était l’abomination absolue, une arme explicitement dirigée contre eux », explique Jean-François Di Meglio, président de l’institut de recherches Asia Centre, au Monde dans un article publié fin 2016. En janvier 2017, à peine arrivé au pouvoir, le président américain Donald Trump, qui avait qualifié ce traité de « catastrophe en puissance pour notre pays », fait sortir les États-Unis du TPP. Jean-François Di Meglio estimait dans Le Monde en 2016 que ce retrait ouvrirait « un boulevard à l’expansionnisme chinois ». Un nouvel accord sans les États-Unis, baptisé Partenariat transpacifique global et progressiste, a été signé par les 11 pays restants en mars 2018.

2020

Le 15 novembre 2020, 15 pays de la région Pacifique signent le Partenariat régional économique global (RCEP). Il s’agit du plus important traité commercial de l’histoire, puisqu’il implique un tiers de la population mondiale et 30 % du PIB mondial (la production totale de biens et services). La Chine en est partie prenante avec l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande et les 10 pays membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, une institution régionale créée en 1967. L’Inde s’était retirée des négociations en 2019. « Certains voient dans cet accord une victoire pour Pékin et un renforcement de l’emprise de la Chine sur ses voisins, avec l’aval de ces derniers », souligne le chercheur Barthélémy Courmont dans un entretien au journal Atlantico publié fin 2020. « C’est sans doute un peu excessif », juge-t-il, mais « le fait que l’Inde se soit retirée indique les craintes liées à un poids trop fort de Pékin ».


L’analyse

« 7 des 13 départements, régions et collectivités d’outre-mer français sont répartis entre l’océan Indien et le Pacifique Sud » et 1,6 million de ressortissants français vivent dans la zone indo-pacifique, selon le ministère des Armées, qui a présenté en 2019 une « stratégie de défense en Indo-Pacifique ». « La rivalité stratégique opposant la Chine et les États-Unis structure les dynamiques sécuritaires dans cette région », note le ministère des Armées sur son site. « Contrairement au projet anglo-saxon, l’Indo-Pacifique français n’est pas dans une logique de confrontation avec la Chine. C’est une doctrine qui tient compte du volet économique, mais qui cherche à trouver des moyens de coopérer avec la Chine », estime Emmanuel Lincot, professeur spécialiste de la Chine à l’Institut catholique de Paris, dans un article du Figaro publié jeudi.