2 octobre 2021

On revient au début

La prise en charge de la santé mentale en France

Certaines consultations de psychologues seront remboursées par l’Assurance maladie à partir de 2022, a annoncé mardi Emmanuel Macron. La prise en charge des malades psychiatriques a radicalement changé à partir de 1960 en France avec la volonté de trouver des solutions alternatives à l’hospitalisation longue. Il faut cependant attendre la fin du XXe siècle pour que la « santé mentale » dans sa globalité soit mieux prise en compte.


Le concept

L’Organisation mondiale de la santé, une agence de l’ONU, définit la santé mentale comme « un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté ». L’historien Claude-Olivier Doron explique dans une publication de 2015 que le terme de « santé mentale » n’a commencé à se généraliser en France « que dans les années 1940 ». Les connaissances sur la santé mentale et sur la psychiatrie en particulier se développent après la Seconde Guerre mondiale, avec l’invention des premiers médicaments psychotropes dans les années 1950 et la publication aux États-Unis de la première édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), qui recense et classifie une soixantaine de troubles mentaux.


Les dates clés

1960

Le 15 mars 1960, une circulaire ministérielle instaure le concept de « sectorisation pychiatrique », c’est-à-dire la réorganisation des services de psychiatrie par secteur géographique, afin de « séparer le moins possible le malade de sa famille et de son milieu », de faire intervenir d’autres professionnels de santé dans le traitement des patients et de réduire le temps d’hospitalisation. Cette « désinstitutionnalisation » consiste à faire sortir les malades des hôpitaux en leur proposant des solutions alternatives, par exemple en ambulatoire ou avec un accompagnement à domicile. Cette politique publique, qui marque un changement d’approche concernant la prise en charge des personnes souffrant de troubles mentaux, s’explique en partie par l’impact de la Seconde Guerre mondiale, explique à B‌r‌i‌e‌f‌.‌m‌e Viviane Kovess-Masfety, psychiatre et épidémiologiste, chercheuse à l’université de Paris. « Le traitement des malades mentaux durant la guerre a bouleversé les gens et avec la découverte des camps de concentration, l’enfermement des personnes est devenu intolérable », souligne-t-elle. La mise en place de la sectorisation en France s’étalera néanmoins sur plusieurs décennies, affirme la psychiatre.

1990

Le 14 mars 1990, une circulaire ministérielle relative aux orientations de la politique de santé mentale juge « impératif aujourd’hui d’envisager les problèmes de santé publique sous un angle élargi ». La politique publique porte depuis lors sur « la santé mentale et pas seulement sur la lutte contre les maladies mentales », explique un rapport de 2017 de l’Inspection générale des affaires sociales, un corps de contrôle interministériel. « L’accent est mis sur les actions à engager pour prévenir les pathologies, favoriser une bonne santé mentale au sein de la population, lutter contre la perte d’autonomie des personnes, améliorer l’insertion sociale des malades mentaux », expliquent les auteurs du rapport. Parler de « santé mentale » de manière plus globale a pour but de « déstigmatiser » les troubles mentaux, pointe Viviane Kovess-Masfety. Mais la psychiatre estime que ce basculement établit aussi « une confusion des genres entre les troubles passagers et ceux beaucoup plus sévères ». « Des personnes qui avaient besoin de psychologie se sont tournées vers la psychiatrie », dont les soins sont remboursés, souligne-t-elle.

2002

La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 inscrit dans le Code du travail l’obligation pour un employeur de protéger la santé mentale de ses salariés. « C’est par l’adoption de cette loi que l’expression “santé mentale” fait son apparition dans le droit du travail », expliquent les chercheurs Céline Czuba et Paul Frimat dans la revue Les Cahiers de droit en 2013. Cette loi permet la prise en compte des « risques psycho-sociaux » (RPS), définis par le ministère du Travail comme des risques pour la santé physique et mentale des travailleurs. Les causes des RPS « sont à rechercher à la fois dans les conditions d’emploi, les facteurs liés à l’organisation du travail et aux relations de travail », précise le ministère sur son site. Dans un rapport publié en 2018, l’Assurance maladie a recensé 10 000 accidents du travail liés à des troubles psycho-sociaux en 2016, représentant « 1,6 % des accidents du travail avec arrêt ». Selon Céline Czuba et Paul Frimat, les RPS « sont particulièrement difficiles à appréhender par les acteurs de l’entreprise, tant par leur hétérogénéité » que par « leurs caractères subjectifs (l’évaluation du risque relève de la perception que tout un chacun peut avoir) ».

2011

Le 15 mars 2011, une manifestation est organisée à Paris par des syndicats de psychiatres contre un projet de loi sur la prise en charge des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques, voulu par le président Nicolas Sarkozy. Les syndicats dénoncent la « dérive sécuritaire » que provoquerait ce texte, qui supprime la possibilité pour les malades hospitalisés sans leur consentement de réaliser des sorties de courte durée non accompagnées. « La question du trouble à l’ordre public prédomine sur la préoccupation de la qualité des soins », juge la psychiatre Isabelle Montet dans un entretien au Monde en mars 2011. La loi est promulguée le 5 juillet, mais un nouveau texte en modifiera certaines dispositions en 2013, réintroduisant la possibilité des sorties de courte durée non accompagnées. 419 000 personnes ont été hospitalisées dans des services de psychiatrie en France en 2019, selon l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation, un établissement public. 81 000 patients ont été hospitalisés sans leur consentement.


Les chiffres

13 millions. C’est le nombre de Français souffrant de troubles psychiques, selon l’Observatoire 2021 sur la santé mentale de la Mutualité française, la fédération regroupant la plupart des mutuelles de santé. Les troubles psychiques regroupent à la fois les troubles légers à modérés (troubles dépressifs et l’anxiété) et les troubles sévères et persistants (troubles psychotiques, bipolaires et dépressifs sévères).

49. La France comptait en 2017 une moyenne de 49 psychologues pour 100 000 habitants, selon l’Organisation mondiale de la santé, une agence de l’ONU. C’est plus qu’aux États-Unis (30 en moyenne, en 2016), mais bien moins qu’en Finlande (109) ou qu’en Argentine (222 psychologues pour 100 000 habitants en 2016, le record mondial).

34 %. C’est la part de personnes qui présentaient « un état anxieux ou dépressif » en février 2021, selon une enquête menée par Santé publique France, un organisme public dépendant du ministère de la Santé. Santé publique France estime que le confinement face à la pandémie de Covid-19 a provoqué « l’accroissement de la prévalence de troubles du sommeil, de symptômes anxieux, de symptômes dépressifs ».